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MFI HEBDO: Culture Société Liste des articles

04/02/2005
Chronique Livres

Les contes cruels de Pauline Melville

(MFI) En exil à Londres, un dictateur latino-américain se remémore son passé de tyran sanguinaire. Dans le Guyana, une servante subtilise l’argenterie de sa maîtresse pour organiser un rituel pour apaiser les fantômes des colons Anglais. Voici quelques trames représentatives des contes cruels et insolites de l’anglo-guyanaise Pauline Melville.


La Transmigration des âmes, tel est le titre de ce riche recueil de douze nouvelles sous la plume de l’écrivain de langue anglaise Pauline Melville. Un titre qui pourrait induire le lecteur en erreur, en lui faisant croire que le topo ici serait la vie après la mort, la réincarnation, la métempsycose. Le fantastique ou le philosophique... Il n’en est rien. Les « âmes » ainsi que les « ghosts » du titre original (« Migration of ghosts ») renvoient moins à des morts qu’à des vivants. Les fantômes sont vous et moi, précurseurs du monde à venir. Et la « transmigration » dont il est aussi question dans le titre, n’est-elle pas la condition même de notre univers contemporain, en instance de globalisation, post-colonial où être libre veut dire aussi et peut-être avant tout être libre de circuler ? Aussi, les protagonistes de Pauline Melville circulent entre les générations, entre les pays, entre les temps-espaces, défiant les frontières, et se nourrissant du foisonnement fécond de la diversité.
Tout comme leur auteur. Née d’une mère britannique et d’un père qui avait du sang amérindien, écossais et noir, Melville partage sa vie entre Londres et le Guyana. Elle fait partie de ces écrivains issus de l’immigration caribéenne et africaine du rang desquels ont émergé quelques-unes des grandes plumes de la littérature anglaise récente: Naipaul, Caryl Phillips, Ben Okri, Zadie Smith, pour ne citer que les plus connus. La Transmigration des âmes est le second recueil de nouvelles sous la plume de Melville. Elle a également publié un roman Parole de ventriloque qui est la parodie d’un récit de voyage en Amérique latine par le célèbre écrivain britannique Evelyn Waugh. Ironie, satire et parodie sont les armes favorites de Melville qui se moque des hommes de pouvoir, de leurs suffisances et de leurs hypocrisie. Elle n’est pas plus tendre avec les faibles, mais il y a une sorte de justice poétique dans ses nouvelles qui rétablit l’équilibre en fin de compte.
Le texte intitulé « La garce flamboyante » est représentatif de la narration malicieuse et cruelle de Pauline Melville. Charles Hay est le PDG d’une multinationale du pétrole qui a de gros intérêts au Nigeria. Insensible au sort des villages nigérians que sa compagnie a empuantis lors d’un déversement accidentel du pétrole, il s’est contenté d’acheter les notables pour éviter un scandale. Mais sa femme, ancienne mannequin, est restée profondément marquée par le visage émacié et les yeux exorbités d’un garçon sous-alimenté, croisé dans une station d’essence au bord de l’autoroute. De retour à Sussex, délaissée par son mari mondain et ambitieux, Mrs. Hay se laisse aller, se privant de nourritures pour ressembler au petit garçon noir qu’elle ne peut oublier. La nouvelle se clôt sur une soirée de gala prestigieuse où Mme Hay, squelettique et manifestement mourante, fait irruption et couvre son mari de honte lorsque, prise d’une diarrhée incontrôlable, elle tâche sa robe et empuantit tout le gratin de la haute société anglaise réuni pour se congratuler de leur bonne fortune.
Il y a aussi une dimension politique dans ces nouvelles: dictature, communisme, mouvement des Sam Terra au Brésil, échanges inéquitables entre le Nord et le Sud. Mais ce qui lie ces douze textes, c’est essentiellement la voix narrative originale. Une voix à la fois ludique et cruelle, mais toujours lucide et magistralement servie par la grâce d’une écriture tout en finesse et en sous-entendus.

La Transmigration des âmes, par Pauline Melville. Collection « Ecrits d’ailleurs ». Edition Zoë. 272 p., 19 euros.

Tirthankar Chanda


Des contes mauriciens du grotesque et de l’arabesque

(MFI) Poète jusqu’au bout des ongles, auteur de trois volumes de poésies au souffle épique, le Mauricien Vinod Rughoonundun livre avec Daïnes et autres chroniques de la mort son tout premier ouvrage de prose. Il s’agit d’un recueil de nouvelles, bâti autour du thème de la mort, comme le titre du livre le suggère. Onze nouvelles qui explorent la mort sous tous ses aspects, la mort comme événement social, mais aussi comme support de drames et de fantasmes. Elle est aussi le biais par lequel le surnaturel envahit l’espace social et obsède l’imaginaire. C’est le cas dans la toute première nouvelle du recueil, intitulée « Kikolo ou celui qui ne boit pas d’eau ». Kikolo est retrouvé dans sa maison dans un état de coma profond, suintant du miel. Il est immédiatement érigé en saint par ses voisins. Mais la déception sera grande lorsque le bougre revient à la vie et renoue avec son quotidien.
La nouvelle éponyme met en scène un rituel macabre qui se déroule dans un lieu de crémation : des sorcières dansant autour d’un feu à peine éteint et se maculant des cendres du mort. Ce sont des daïnes : elles se nourrissent de la chair brûlante des défunts. Entr’aperçue par deux jeunes hommes égarés par une nuit d’orage, cette scène réveille des peurs et des obsessions ataviques. L’histoire la plus attachante est celle d’un ambulancier transportant le cadavre d’une jeune Comorienne. Elle était belle et l’ambulancier ne put résister à la tentation de s’aménager « une petite intimité avec elle » avant de livrer le corps à la morgue. Le lendemain, le cadavre s’évanouit de la morgue. Il apparaît de fil en aiguille que la jeune femme n’a jamais réellement existé. C’est une « d’jamma », rapporte les journaux en citant un spécialiste des Comores. Les d’jammas sont, selon la légende comorienne, des femmes-illusion faites de sept parfums. Plus inquiétant encore (surtout pour le jeune ambulancier), celles-ci tirent leur substance de vie de l’âme des hommes qu’elles séduisent ! Ces nouvelles sont de véritables bijoux où l’imagination foisonnante et inventive du poète de Mémoire d’étoile de mer (1993) réussit à évoquer la mort sous des aspects souvent inédits et aberrants, et par la même à entraîner ses lecteurs dans le vortex des pensées antagonistiques de soi et de l’au-delà. L’art de Rughoonundun est d’avoir su condenser en fables efficaces, à la manière d’un Edgar Allan Poe qui, lui aussi, était passé de la poésie aux nouvelles, ces dilemmes réels des sociétés (multiculturelles) en devenir.

Daïnes et autres chroniques de la mort, par Vinod Rughoonundun. Edition La Maison des Mécènes, 211 p., 15 euros.

T. C.


Un premier roman africain

(MFI) « Moeti oa Bochalela est certainement le premier roman publié en Afrique dans une langue africaine » déclare Alain Ricard dans la préface de l’édition française de ce livre avant d’ajouter « je crois pouvoir avancer que c’est probablement le premier roman écrit et publié en Afrique en quelque langue que ce soit... ». La publication de ce livre, sous le titre L’Homme qui marchait vers le soleil levant, est donc d’importance même si quelques doutes subsistent encore quant à la primauté de ce roman. Qu’importe d’ailleurs car le livre en lui-même ne manque pas d’intérêt. Ne serait-ce que pour l’identité de son auteur, Thomas Mofolo, célèbre pionnier depuis que son Chaka (publié en 1926 en sesotho puis en 1940 dans la version française de Victor Ellenberger à qui l’on doit également la traduction du présent ouvrage) lui a assuré une reconnaissance universelle.
Publié pour la première fois en feuilleton en 1906 puis sous forme de livre en 1907, L’Homme qui marchait vers le soleil levant s’apparente volontiers dans sa première partie à une autobiographie pastorale. Le livre se poursuit avec la métamorphose du personnage principal, Fékisi, en rupture avec son peuple qu’il juge dépravé et en proie à l’ivresse et à la violence, qui va peu à peu, passer de l’état de jeune berger à celui de héros exemplaire aux pouvoirs hors du commun.
Contée comme une aventure initiatique et mystique mêlant les enseignements du christianisme à une parfaite communion avec les éléments naturels, sa quête se double d’un voyage tumultueux parsemé d’épreuves dont il devra – à l’instar des héros des contes traditionnels – sortir vainqueur. Défendre le faible, vaincre le lion, tuer la gazelle pour se nourrir et s’abreuver de son sang, communiquer avec les vaches et les oiseaux seront quelques unes des taches accomplies par Fékisi dont l’auteur parvient à traduire les élans et les doutes.
Ainsi, au-delà de son intérêt historique, L’Homme qui marchait vers le soleil levant offre aussi un vrai plaisir littéraire et recèle, ça et là, de forts passages poétiques. Sa présentation élégante et l’appareil critique qui l’accompagne (avant-propos du traducteur et préface d’Alain Ricard, directeur de la collection) en font un bel objet, à la fois érudit et accessible.

L’Homme qui marchait vers le soleil levant, par Thomas Mfolo. Traduit du sesotho par Victor Ellenberger. Editions Confluences, 144 p., 15 euros.

Bernard Magnier


Nouveautés en poche

Textes pour le Rwanda (1)

(MFI) L’écrivain djiboutien Waberi donne avec ce texte court et intense, écrit dans le cadre du projet collectif « Rwanda : écrire par devoir de mémoire » initié par le festival Fest’Africa, un témoignage bouleversant sur une société marquée à tout jamais par l’horreur qui s’est abattue sur elle par une belle journée de 1994. Invité au Rwanda quatre ans après le génocide qui a fait 800 000 morts, l’auteur a écouté, regardé, interrogé hommes et Histoire. Moisson de crânes retrace avec fidélité et compassion le récit de sa rencontre avec un pays meurtri, ses plaies étalées au grand jour.

T. C.

Moisson de crânes, par Abdourahman A. Waberi. « Motifs » n° 218, Edition Le Serpent à plumes, 100 p., 5 euros.


Textes pour le Rwanda (2)

(MFI) L’Ivoirienne Véronique Tadjo a participé, elle aussi, au projet « Rwanda : écrire par devoir de mémoire ». Elle est revenue du Rwanda avec cette conviction qui sous-tend son témoignage placé sous le signe de l’ombre et de l’intimité : « Le Rwanda est en moi, en toi, en nous. Le Rwanda est sous notre peau, dans notre sang, dans nos tripes. Au fond de notre sommeil, dans notre esprit en éveil ».

T. C.

L’Ombre d’Imana, par Véronique Tadjo. Coll. « Babel », 144 p., 6 euros.


Textes pour le Rwanda (3)

(MFI) Le Rwanda a inspiré au Guinéen Monénembo un roman. Ce roman retrace avec imagination et poignance le génocide et le chaos à travers les yeux d’un enfant condamné. Une fiction poignante comme le désespoir.

T. C.

L’Aîné des orphelins, par Tierno Monenembo. Coll. « Points », Edition du Seuil, 160 p., 6 euros.


Textes pour le Rwanda (4)

(MFI) « Ce qui s’est passé à Nyamata, dans les églises, dans les marais et les collines, ce sont les agissements surnaturels de gens bien naturels », écrit le journaliste Jean Hatzfeld dans Une saison de machettes, devenu un classique (Prix Fémina 2003) de la littérature sur le Rwanda d’après le génocide. Auteur d’un premier ouvrage consacré aux massacres du Rwanda : Dans le nu de la vie, récits des marais rwandais qui donnait la parole aux rescapés du génocide, Hatzfeld est retourné au Rwanda en 2002 pour recueillir les témoignages des tueurs incarcérés dans un pénitencier près de Nyamata. Un livre inquiétant qui raconte comment des paysans sans histoire se sont transformés en machines à tuer.

T. C.

Une Saison de machettes, par Jean Hatzfeld. Coll. « Points », Edition du Seuil, 304 p., 6 euros.


Le roi se meurt

(MFI) Non, La mort du roi Tsongor n’a rien à voir avec la disparition récente de Léopold Sédar Senghor, bien que ce deuxième roman sous la plume du prix Goncourt 2004 soit paru quelques mois après la mort du président sénégalais. Laurent Gaudé raconte dans ce très beau livre une histoire antique comme le monde : un roi meurt et ses fils se déchirent pour s’accaparer du trône. Mais Katabolonga veille, fidèle serviteur du défunt roi et dépositaire de ses dernières volontés...
Gaudé a obtenu le prix Goncourt pour son dernier roman Soleil des Scorta, publié en 2004.

T. C.

La mort du roi Tsongor, par Laurent Gaudé. Coll. « Babel », Edition Actes Sud, 208 p., 7 euros.


« Traversées de l’Afrique » : une collection originale

(MFI) L’Homme qui marchait vers le soleil levant est le troisième titre de la collection « Traversées de l’Afrique » qui souhaite mettre au jour « des récits de voyage mais aussi des premiers récits écrits par les Africains » et ainsi rendre accessibles à un plus grand nombre des textes jusqu’alors non traduits ou demeurés l’apanage de quelques érudits. Ce titre s’inscrit dans une immédiate filiation avec le premier ouvrage publié dans cette collection, en 1999, qui réunissait deux textes également traduits du sesotho : Au temps des cannibales de l’instituteur et pasteur protestant Édouard Motsamai et Dans les cavernes sombres, de « l’éducateur, fermier et philanthrope » James Machobane, tous deux contemporains et collègues de Thomas Mofolo. Le second volume, paru en 2001, Les Vergers de l’aube du professeur d’anthropologie et de d’ethnologie guinéen, Sory Camara, retraçait l’itinéraire personnel du chercheur et offrait quelques portes d’accès à l’univers traditionnel mandingue.

B. M.


A la recherche des îles perdues

(MFI) Avec son érudition coutumière, Roger Toumson décortique l’histoire de la découverte de l’Amérique, mais plus encore les rêves parfois insensés de ceux qui cherchaient dans un nouveau monde inconnu de quoi satisfaire leur soif d’idéal ou leur féroce cupidité. Malgré les récits de Christophe Colomb sur les Antilles, de Hernando Cortes sur le Mexique et de Pizarre sur le Pérou, les fables les plus abracadabrantes continuèrent longtemps encore à enflammer les imaginations sur ces deux Amériques dont la réalité était venue se substituer à la légende de l’Atlantide. Mais le rêve de richesses inouïes que caressaient les conquistadores n’avait lui rien d’utopique : c’est pour s’en emparer qu’ils assassinèrent les empereurs aztèque et inca avec une effroyable cruauté sous des prétextes d’une incroyable hypocrisie. Pour justifier leur brutalité, ces aventuriers venus d’Europe avancèrent l’idée ingénieuse à leurs yeux que les natifs du Nouveau Monde n’étaient pas des êtres humains à part entière. Le père Bartholomé de Las Casas - qui accompagna Colomb lors d’un de ses voyages - réfuta cette thèse, rappelle Toumson, mais les temps qui suivirent furent ceux de la traite et de l’esclavage des noirs déportés en masse en Amérique et aux Antilles.
En citant souvent ses très illustres compatriotes, les poètes Saint John Perse et Aimé Césaire, l’auteur cerne deux notions qui sont parfois complémentaires, celle d’insularité et celle d’exil : les exemples, littéraires ou non, ne lui manquent pas, depuis évidemment l’île déserte de Robinson Crusoë jusqu’à l’île du Diable où fut emprisonné le capitaine Dreyfus.

L’utopie perdue des Iles d’Amérique, par Roger Toumson. Edition Honoré Champion, 360 p,. 62 euros.

Claude Wauthier


L’art et l’histoire des Bamoum

(MFI) Bien que son livre soit principalement consacré à l’art des Bamoum, c’est aussi l’histoire de ce sultanat camerounais que l’ethnologue Claude Tardits résume à grands traits. La richesse des illustrations, y compris de nombreuses photographies de l’auteur qui séjourna plusieurs années au Cameroun, en fait un ouvrage de référence iconographique.
Les Bamoums descendent des Tikars, une ethnie venue du plateau de l’Adamawa il y a plusieurs siècles. A la fin du XIXe siècle apparut le sultan Njoya, personnalité exceptionnelle qui inventa un système d’écriture original. Cette invention est due à la guerre que menait Njoya contre un prétendant au trône en 1895-1897. Le souverain lança un appel à l’aide au lamido peulh de Banyo dont les cavaliers défirent les troupes du prétendant par une charge précédée de la récitation d’un verset du Coran. Njoya, admiratif, se convertit à l’Islam et décida de doter son peuple d’une écriture à l’instar de ses alliés. L’alphabet qu’il inventa, comprenant de nombreux pictogrammes, fut progressivement réduit de 510 à 380 signes. Le souverain encouragea les artistes locaux, et l’ordre qui régnait dans le sultanat impressionna les Allemands. Njoya s’entendit moins bien avec les Français et fut assigné à résidence à Yaoundé.
La singularité de l’art bamoum tient au fait qu’à la statuaire traditionnelle en bois (souvent ornée de perles) est venu s’ajouter surtout depuis le règne de Njoya un art contemporain avec des peintres souvent talentueux. Mais son écriture est tombée en désuétude.

L’histoire singulière de l’art bamoum, par Claude Tardits. Edition Afredit/Maisonneuve et Larose, 127 p., 28 euros.

C. W.


Un auteur à découvrir
Modiano, une valeur sûre de la littérature française

(MFI) Avec son nouveau texte Un Pedigree, Patrick Modiano passe de la fiction à l’autobiographie et livre avec une honnêteté étonnante le récit des vingt premières années de sa vie. Récit riche en drames et en angoisses.


Une fois de plus le charme Modiano a opéré. Pourtant ce dernier opus n’est pas un roman mais la biographie de l’écrivain, le récit de sa propre vie. Ainsi, pour la première fois, l’auteur de la Place de l’étoile, de Livret de famille, de Dora Bruder, emploie le « je », et annonce, laconique, dès la page 1 de son livre : « Je suis né le 30 juillet 1945 à Boulogne Billancourt, 11 allée Marguerite, d’un juif et d’une Flamande qui s’étaient connus sous l’occupation ». Plutôt inattendue, l’attaque, pour le romancier du flou qu’on sait. Ton sec et détaché comme celui d’un curriculum vitae. Certes. Seulement voilà , cela reste du Modiano, précis et troublant à la fois.
Quarante ans durant, en effet, tout au long d’une bonne trentaine de romans, il nous a transportés dans l’univers trouble de ses souvenirs, imprégnés selon ses propres mots de « l’odeur vénéneuse de l’Occupation », dans des lieux à la fois familiers et improbables, de Paris à Genève ou à Nice en passant par Bordeaux et autres villes ou cités de banlieue, sur les traces de femmes à éclipses, d’hommes aux visages multiples, personnages fantomatiques et inquiétants, comme vus à travers des vitres embuées. Souvent, au détour d’une page, l’un ou l’autre disparaissaient , sans laisser d’adresse, semant des policiers à leur recherche. Pourquoi ? Motus. Enquêtes inachevées, questions laissées la plupart du temps en suspens. A longueur de livres. Mais pour les fans de Modiano, qu’importent l’histoire ou l’anecdote. Primordiale, en revanche, voire séduisante est l’atmosphère de brume de ses romans et le style de l’écrivain, artiste du vague, de l’imprécis, de la vie transfigurée, créateur de cette petite musique nostalgique, à nulle autre pareille , écrite avec des mots simples et cet art de suggérer les secrets, les faiblesses et les douleurs rentrées des gens. A la manière d’un leitmotiv envoûtant, mélancolique, forcément répétitif, qui fait dire aux esprits chagrins que Modiano écrit toujours le même livre.

De la fiction à la réalité

Avec Un pedigree, le romancier passe de la fiction à la réalité puisqu’il raconte les vingt premières années de sa vie. Et, paradoxalement , au fil de ces 122 pages minutieuses et denses comme un rapport de police, truffées de noms, d’adresses, de faits, de lieux, de preuves, plus leur auteur se montre précis, plus il est trouble. La biographie de l’homme, Patrick Modiano, aujourd’hui sexagénaire, se lit là sur le papier, pas tout à fait nouvelle et malgré tout, toujours un peu nimbée de mystère, celui de l’écrivain sans doute. Explication de l’auteur : « Presque chaque paragraphe de ce livre peut se retrouver dispersé dans mes autres livres et transposé dans l’imaginaire ».
En effet, on découvre dans ces pages une sorte de viatique, le matériau brut, la matrice sur laquelle Modiano a fait pousser son œuvre. Tout est là. Le Paris du marché noir et de la collaboration , les voitures décapotables, les hôtels borgnes, les cafés, les trafiquants, les messieurs à chapeaux mous et les femmes paumées, aventurières sur les bords. On retrouve aussi la tristesse, la boule d’angoisse, la douleur, celles d’un gosse qui fut mal aimé et maltraité.
Au centre de cette biographie, le père, Albert Modiano. Un individu louche à tous égards : marché noir durant l’occupation, changements divers d’identité pour cacher sa judeité, puis, après la guerre, adepte de trafics en tout genres, acoquiné avec des individus aux noms à particules ou avec des escrocs de petite envergure jetés tôt ou tard en prison.
Avec son fils , il est dur et autoritaire. Le traitant comme un délinquant, il passe son temps à l’exiler dans des pensionnats de province, encombré visiblement par cet enfant, exigeant de lui des résultats brillants et des choix d’études qu’il ne peut lui offrir. La mère, comédienne de fortune, court les cachets, fauchée comme les blés, voleuse à l’occasion , femme au cœur sec, aussi malveillante avec son fils que l’est le père dont elle est séparée tout en continuant à vivre dans cet appartement-bureau à trois étages du Quai Conti à Paris, où circule une noria d’individus peu recommandables..
A sa majorité, Modiano vit d’expédients. Son père lui a coupé les vivres. Il fauche des livres dans les bibliothèques pour s’acheter de quoi manger. Il se réfugie dès qu’il peut dans la lecture et dans l’écriture. Il aurait pu tourner mal ou devenir fou s’il n’avait rencontré la littérature. En 1968 , les éditions Gallimard acceptent de publier son premier roman : La Place de l’Etoile. Patrick Modiano écrivain est né. Il a 23 ans.
Pourquoi aujourd’hui cette envie de rapporter ces faits ? « Parce que plus de quarante ans ont passé et tout cela appartient à une vie qui n’était pas la mienne.. Je n’éprouve aucune impression de trahison et d’indécence . Le seul événement qui m’a vraiment concerné pendant toutes ces années c’est la mort de mon frère Rudy. Le reste ne méritait pas le secret et ce que Henri Michaux appelle « la discrétion de l’intime ».

Un pedigree, par Patrick Modiano. Editions Gallimard. 122 p., 12,90 euros.

Elisabeth Nicolini




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