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12/05/2005
Sony Labou Tansi : dix ans déjà

(MFI) Décédé voici dix ans, Sony Labou Tansi est l’un des grands noms de la littérature et du théâtre africains. Après une relative période d’éclipse, la publication d’inédits, et diverses manifestations, notamment en France (lectures et nouvelles créations dramatiques), sont l’occasion de rappeler combien cet écrivain atypique demeure une référence dans la création contemporaine.

Le monde francophone commémore cette année le dixième anniversaire de la disparition de l’un de ses plus grands écrivains. Sony Labou Tansi est mort du sida le 14 juin 1995. L’écrivain congolais avait tout juste 48 ans. Et déjà quasiment vingt-cinq ans de carrière littéraire derrière lui, au cours de laquelle il avait produit une oeuvre singulière, protéiforme – fiction, théâtre, poésie – qui a profondément renouvelé la littérature africaine. Au point que les nouvelles générations d’écrivains noirs ne jurent aujourd’hui que par lui et voient dans sa luxuriance verbale et son foisonnement créatif des modèles à la hauteur des nouveaux défis de la littérature africaine.
Si ce Diogène congolais - comparaison heureuse que l’on doit à un autre Congolais de talent, Tchicaya U Tam Si - continue d’exercer une influence profonde sur le monde littéraire africain, force est de constater que ses oeuvres sont de moins en moins lues, et ses pièces, mises en scène en France par des metteurs en scène comme Daniel Mesguich ou Gabriel Garran, sont aujourd’hui rarement jouées. Les amis et les admirateurs de l’écrivain voudraient faire du dixième anniversaire de sa disparition l’occasion de redécouvrir une oeuvre exceptionnelle, riche de six romans, d’une quinzaine de pièces de théâtres, de nouvelles et de recueils de poésie. C’est à cette redécouverte qu’invite le coffret à paraître aux éditions Revue noire, sous le titre L’Atelier de Sony Labou Tansi : trois volumes de textes inédits, composés de trois recueils de poésies, d’une version alternative du roman déjà publié sous le titre de L’Etat honteux, et de correspondances de l’auteur avec ses amis et ses mentors, notamment Françoise Ligier et José Pivin.
Ces inédits devaient, avec d’autres textes, être présentés lors d’une lecture publique, le 26 mai 2005 au Théâtre International de langue française (TILF), à Paris, en présence de Daniel Mesguich et Monique Blin qui ont contribué à faire connaître l’œuvre de Sony en France.
Parmi les autres événements prévus à l’occasion de cet anniversaire, il faut citer le spectacle - basé sur les textes de Sony Labou Tansi et du Congolais Dieudonné Niangouna - que prépare le metteur en scène Jean-Paul Delore pour le festival « Les Météores » en mai, à Douai, dans le nord de la France. Enfin, l’édition 2005 du festival des Francophonies de Limoges (en octobre prochain), dont le nom reste étroitement lié à la dramaturgie africaine, propose la création d’une pièce de Sony Labou Tansi, ainsi que d’autres manifestations autour de son œuvre. La municipalité limougeaude veut saisir cette occasion pour baptiser une rue du nom de l’écrivain congolais qui a fait dans les années 1980 les beaux jours du festival.

Tirthankar Chanda


Sony Labou Tansi : l’écrivain qui faisait du théâtre par ambition

(MFI) Sony Labou Tansi était un auteur aux talents multiples : poète, romancier, nouvelliste, auteur dramatique. Ses textes, devenus des classiques de la littérature francophone, ont radicalement renouvelé la parole africaine.


Avec Sony Labou Tansi, l’Afrique a perdu le 14 juin 1995 l’une de ses voix majeures, un créateur singulier qui avait su dire ses espérances et ses maux d’une manière novatrice, tout en inscrivant la dérive africaine à l’intérieur d’une perte universelle du sens et de la dévalorisation générale de l’humain. N’écrivait-il pas en exergue de son second roman, dont le titre était à la mesure de son désespoir, L’Anté-peuple : « J’estime que le monde moderne est un scandale et une honte ».
Romancier, dramaturge et poète, Sony Labou Tansi (de son vrai nom Marcel Sony) est né en 1947 à Kimbansa, au Congo belge. S’il a passé son enfance auprès de sa grand-mère qui lui a transmis les légendes du vieux fonds culturel bantou, c’est au Congo-Brazzaville qu’il fait ses études secondaires et supérieures, notamment à l’Ecole normale supérieure dont il sort agrégé d’anglais, avant d’exercer son métier d’enseignant dans diverses régions du Congo. Déjà il s’essaye à l’écriture, qu’il sait depuis l’âge de quinze ans être sa véritable vocation.
Sony Labou Tansi a commencé sa carrière littéraire en écrivant de la poésie, sans pouvoir alors se faire éditer, malgré les encouragements prodigués par Léopold Sédar Senghor et Edouard Maunick, à qui l’enseignant avait adressé des échantillons de sa production. « Pour publier des poèmes, il faut avoir un « nom », il faut s’appeler par exemple Senghor », disait-il. Et c’est seulement après sa mort qu’un premier recueil de ses poèmes a pu voir le jour : Poèmes et vents lisses (Ed. Le bruit des autres, 1995). Composé d’une douzaine de poèmes, il témoigne de sa passion pour cette forme d’expression intime que Sony Labou Tansi n’a jamais cessé de pratiquer, l’imprégnant de la même quête de salut et de dignité humaine qui anime son oeuvre théâtrale et romanesque.


Un théâtre moderne

Alors qu’il avait du mal à trouver un éditeur pour ses poèmes, ses manuscrits de théâtre étaient régulièrement primés dans les années 1970 dans le cadre du concours théâtral inter-africain de Radio France Internationale. En effet, le jeune auteur, qui signe alors ses pièces sous le pseudonyme de Sony-Ciano Soyinka (!), se passionne aussi pour le théâtre, qu’il envisage comme une forme esthétique, mais aussi comme un outil de sensibilisation des spectateurs (« j’écris pour réveiller les hommes ») et de revendication politique. Après avoir créé des troupes de théâtre scolaire dans les écoles où il était en poste, il prend en 1979 la direction de Moni-Mambou, troupe professionnelle qu’il baptise le Rocado Zulu Théâtre en hommage au guerrier zoulou Chaka. Sous la direction de Sony Labou Tansi, qui prône un théâtre total exploitant toutes les ressources de la mise en scène et les potentialités corporelles de ses comédiens, la troupe connaît un vif succès. Elle présente Shakespeare, Aimé Césaire, mais aussi des pièces des auteurs du cru, dont celles de son directeur.
Le Rocado Zulu Théâtre est souvent invité en Europe, notamment au Festival International de la Francophonie de Limoges, où dès 1985 le public français a pu découvrir quelques-unes des pièces les plus marquantes de Sony Labou Tansi : La Rue des mouches et l’Arc-en-terre en 1985, Antoine m’a vendu son destin en 1986, Moi veuve de l’empire en 1987, Qui a mangé Madame d’Avoine Bergotha en 1989. Ces pièces, mises en scène en collaboration avec des metteurs en scène renommés, tels que Pierre Vial, Daniel Mesguich, Michel Rostain ou Jean-Pierre Klein, ont valu à leur auteur, en 1988, le premier prix Francophonie de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, ainsi que le prix Ibsen attribué par le Syndicat de la critique dramatique de Paris.
Sony Labou Tansi a écrit qu’il faisait du théâtre par ambition. Son pari était de prouver, aimait-il affirmer, que « l’on trouve autre chose en Afrique que du folklore ! Il y a l’électricité du Dire et du Vivre que je tente de montrer dans mes pièces. » Un pari largement gagné, si l’on en croit les critiques littéraires qui ont souvent rendu compte avec émotion des représentations de ses pièces, mettant en avant leur modernité. Une modernité liée aux approches nouvelles du déplacement des comédiens dans l’espace scénique et aux ressources d’expression corporelle (« un bon comédien doit être un bon joueur de volley-ball »), mais qui puisait aussi aux traditions du théâtre kongo, autour du thème de la guérison et des rituels en usage lors des funérailles traditionnelles, tout un matériel dans lequel l’auteur de Conscience de tracteur et de La parenthèse de sang puisait son inspiration.


Le romancier de l’inénarrable

La notoriété littéraire de Sony Labou Tansi est aussi étroitement liée à sa production romanesque exceptionnelle. Il est l’auteur de six romans : La vie et demie (1979), L’état honteux (1981), L’Anté-peuple (1983), Les sept solitudes de Lorsa Lopez (1985), Les yeux du volcan (1988), Le commencement des douleurs (1995). Ces romans, comme le théâtre de Sony Labou Tansi, frappent d’emblée par leur inventivité langagière. Procédant par néologismes, par détournement d’expressions consacrées, en mélangeant les registres (lyrique et obscène), l’écrivain congolais a façonné son langage à l’intérieur d’une langue française réinventée, tropicalisée.
La publication en 1979 de La vie et demie constitue pour une autre raison une date marquante. Elle annonce la fin du récit linéaire et réaliste à laquelle les premières générations des romanciers africains nous avaient habitués. Cette nouvelle tendance de la fiction africaine était déjà perceptible dans les premier romans d’un Kourouma et d’un Ouologuem, mais c’est sans doute Sony Labou Tansi qui a poussé le plus loin la logique de déconstruction du texte, à coups de scabreux, de parodique et de grotesque. S’inspirant à la fois du Tiers Livre rabelaisien et des romans latino-américains contemporains qui ont remis au goût du jour le magique et le carnavalesque, le romancier congolais conte dans son premier livre la chronique terrifiante d’une dynastie de « guides providentiels » bouffons et sanguinaires qui font régner la terreur dans un État mythique africain. On est d’emblée dans la fable, où l’irréel et la démesure donnent la mesure d’un monde invivable, voire inénarrable.
Ce réel, on l’aura compris, est celui de l’Afrique. Ses pièces de théâtre comme ses romans reviennent inlassablement sur ce cœur sanglant et indicible. Mais puisque l’écrivain « n’a que les mots pour dire ce que les mots ne savent pas dire », pour être à la hauteur du défi l’auteur de La vie et demie a inventé une langue, une parole, une narration qui ne se contentent pas de représenter, mais parviennent véritablement à incarner les maux d’un continent vu comme agonisant. C’est dans ce corps à corps entre le littéraire et le politique auquel ses oeuvres servent de cadre que réside la grande originalité de l’écrivain.

Tirthankhar Chanda


Cinq questions à... Monique Blin

(MFI) Présidente aujourd’hui de l’Association « Ecritures Vagabondes » qui a pour but de favoriser les rencontres et les échanges entre les auteurs dramatiques de l’espace francophone, Monique Blin a dirigé entre 1984 et 1999 le Festival Inter–national des Francophonies en Limousin. Avec Radio France Internationale, qui avait distingué l’auteur naissant de théâtre, elle a contribué de façon décisive à faire connaître en France l’œuvre théâtrale de Sony Labou Tansi, en invitant sa troupe, le Rocado Zulu Théâtre, à venir produire régulièrement ses pièces au festival limousin.


MFI : Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Sony Labou Tansi ?
Monique Blin :
Ma toute première rencontre avec Sony a eu lieu en 1984 quand je me suis rendue à Brazzaville à la recherche de textes dramatiques novateurs pour alimenter le festival, que je venais de créer avec Pierre Debauche. J’étais accompagnée de Gabriel Garran et quelques autres professionnels français du théâtre. Nous sommes allés dans un village reculé répondant au nom de Mindouli pour assister à un spectacle que produisait Sony. Le spectacle se déroulait dans la salle de classe d’une école. Il y avait un monde fou. Je me souviens que les gens étaient même montés sur le toit pour suivre le spectacle. Je n’ai pas vu grand chose ce jour-là, parce que j’étais assise trop loin du plateau, mais j’étais étonnée par l’appétit des gens pour le théâtre. J’ai fait ainsi la connaissance de Sony. Il est venu au festival en 1985 à la tête du Rocado Zulu Théâtre qui a joué La rue des mouches. C’était d’ailleurs une année faste pour lui, car à un moment donné trois de ses pièces étaient à l’affiche en même temps à Paris : La rue des mouches à l’Unesco, Je soussigné cardiaque au Théâtre national de Chaillot et La parenthèse de sang à l’Espace Kiron.

MFI : Est-ce que le public a adhéré immédiatement ?
M. B. :
Bien sûr que non. D’où l’intérêt de faire venir un dramaturge sur plusieurs années, afin de familiariser les spectateurs avec le langage propre à un dramaturge. Sony et sa troupe sont venus cinq fois en tout à Limoges. La deuxième fois avec Antoine m’a vendu son destin en 1986, avec Moi, veuve de l’empire en 1987, avec Qui a mangé Madame d’Avoine Bergotha en 1989, et la dernière fois il était en résidence d’écriture à la Maison des auteurs de Limoges. Les pièces étaient répétées à Brazzaville sous la direction de Sony, mais aussi celle d’un homme de théâtre français, pour que la mise en scène soit une collaboration franco-africaine. C’est Sony qui avait souhaité cela, car il connaissait ses limites et était toujours prêt à apprendre. Il a ainsi travaillé avec Pierre Vial, Daniel Mesguich, Michel Rostain et Jean-Pierre Klein. Ils ont tous été profondément marqués par cette collaboration avec Sony.

MFI : Quelle était la spécificité du théâtre de Sony Labou Tansi ?
M. B. :
Les pièces de Sony relevaient de l’ordre du jaillissement. Ce n’étaient pas des comédies à l’eau de rose ! Elles visaient à éveiller les consciences en abordant des sujets politiques, des sujets qui ont trait à notre vie en société, à la condition féminine… Il n’avait peur de rien et se servait du théâtre pour se moquer de la parole officielle, des pouvoirs en place, des dignitaires. Il avait aussi un langage très particulier. Il réinventait continuellement les mots, le discours théâtral. J’ai redécouvert le plaisir du théâtre en le voyant inventer la langue. C’était véritablement un grand. Il avait une dimension shakespearienne.

MFI : Il était aussi metteur en scène...
M. B. :
Il avait une grande expérience de la mise en scène, de la direction des comédiens. Avec le Rocado Zulu Théâtre, il avait constitué une troupe qui était très professionnelle, très soudée. Assister aux répétitions de l’équipe, voir comment Sony galvanisait ses acteurs sont des expériences qui m’ont marquée. Sony avait une conception très physique du métier d’acteur. Ils faisaient des exercices avant d’entrer sur le plateau. Et juste avant de commencer les répétitions, ils se mettaient tous en cercle, se tenant par les épaules pour entrer en communion les uns avec les autres.

MFI : Est-ce que la jeune génération d’auteurs dramatiques a été marquée par le théâtre de Sony Labou Tansi ?
M. B. :
Oui, très profondément. Lors de mes déplacements dans les pays francophones du Sud dans le cadre des résidences d’écriture dramatique que j’organise, j’ai souvent l’occasion de rencontrer de jeunes auteurs pour qui Sony est une source d’inspiration. Ils essaient d’écrire comme lui. Les « Ecritures Vagabondes » organisent des résidences d’écriture tous les ans à Bamako dont l’un des objectifs est d’aider la grande population à s’emparer de l’œuvre de Sony. Avec les auteurs qui participent à cette expérience, baptisée « La Ruche Sony Labou Tansi », nous allons dans des bibliothèques, dans des lieux publics pour faire des lectures de textes de l’écrivain. Je trouve qu’on ne parle pas assez de son oeuvre. On l’oublie ! Il faut qu’il y ait des initiatives, au niveau des éducations nationales, pour garder vivace chez les jeunes la mémoire de ce théâtre tout à fait prodigieux, aussi exceptionnel que le théâtre d’un Aimé Césaire par exemple.

Propos recueillis par Tirthankar Chanda




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