accueilradio  actualités  musique  langue française  presse  pro
radio
Liste des rubriques
MFI HEBDO: Culture Société Liste des articles

11/04/2002
La guerre des musées n’a pas eu lieu (2)
La crise de nerfs du Musée de l'Homme


(MFI) Face au projet de déménagement de ses collections, le personnel du Musée de l'Homme n'a cessé de faire front. On ne compte plus ces dernières années les pétitions, les déclarations à la presse… à quoi il faut ajouter les deux mois de grève par lesquels les personnels espéraient empêcher le transferts de 300 000 objets, dont 1 500 en provenance du département Amériques, destinés à être stockés à la Bibliothèque François Mitterrand, avant de rejoindre les fonds du futur Musée du Quai Branly d’ici à 2004.

« Ils sont en train de casser l’Homme en petits morceaux, je me sens dépossédée » explique Michèle Braconnier-Leclerc. La cigarette fébrile, les yeux cernés, cette restauratrice d’objets au Musée de l'Homme ne cache pas sa nervosité. « Je suis ici depuis 35 ans. C’est comme si vous demandiez à un sculpteur de poser sa pierre et d’arrêter de travailler. Le métier comme je le pratique, c’est fini ! » Michèle comme d’autres de ses collègues disent pourtant avoir été approchés par la direction du futur Musée des Arts Premiers. En vain. Elle a décliné l’offre : « Là bas, il ne s’agira que de conservation, la restauration sera déléguée au privé. » Outre les inquiétudes sur l’avenir de leur emploi, c’est donc bien une différence d’approche du métier qui conduit ses ex-grévistes à s’opposer au déménagement de leurs collections.
Bernard Chevassus-au-Louis, le nouveau président du Muséum national d’histoire naturelle, dont dépend le Musée de l’Homme, semble accepter cet état de fait. Lors de sa dernière rencontre avec les personnels, il a proposé de troquer la session des collections contre une rénovation du Musée. L’idée n’est pas nouvelle. Depuis 1995, les directeurs successifs l’ont avancée eux aussi. La rénovation ou la mort ! Oui, mais avec quoi rétorquent les chercheurs ? Sans réserve, sans photothèque, sans bibliothèque, on imagine en effet difficilement la recherche se poursuivre dans un lieu qui depuis sa création se borne à étudier « l’Homme total » comme le voulait Marcel Mauss. L’Homme dans toute sa diversité, culturelle mais aussi biologique, anthropologique et historique. Pas de vision esthétisante ici, ou pas seulement, les objets servent d’abord à expliquer un contexte, une culture au sens large.


Berceau de l’ethnologie française

« Nous avons conscience que tout ce patrimoine arraché au monde culturel de l’Afrique, va subir un second arrachage, cette fois dans un contexte institutionnel » s’emporte Manuel Valentin. « N’oublions jamais que l’ethnologie française est née ici dans l’ancien Musée d’Ethnographie du Trocadéro» poursuit ce chargé des collections du département Afrique Subsaharienne. «Avec nous, des générations de visiteurs ont commencé à dialoguer, à adoucir leur regard sur des pièces jugées pendant longtemps effroyables, effrayantes, primitives. Le quai Branly se contentera de réaliser des acquisitions de « belles » pièces et non d’être la mémoire d’un vaste patrimoine. « Le bureau de ce chercheur est un vaste bric à brac. Sur une étagère, il saisit fièrement une bicyclette en fil de fer du Burkina, une miniature artisanale vendue aux touristes. « Ca aussi nous voulons le conserver s’exclame-t-il, ça parle de la société africaine et de ses relations avec le monde occidental. »
Pirogues sous plastique, armoires métalliques débordant de trésors, statuettes exposées sous vitrines, les sous-sols du Musée de l’Homme sont à eux seuls les témoins de cette longue histoire. Un air de « Tintin au Congo » flotte ici. Griaule et les membres de la « mission Dakard-Djibouti », Claude Lévi-Strauss, Michel Leiris, Jean Rouch et bien d’autres se sont succédés en ces lieux. En ces temps difficiles, même les anciens font leur retour. Arlette Leroy-Gouran, 89 ans, croisée dans un couloir, fait les cent pas. « J’ai défait les malles de la Croisière jaune « se souvient cette anthropologue retraitée. «Le premier réseau de résistance est né sur la colline du Trocadéro, alors je trouve ça honteux. Il aurait fallu rénover le Musée avant de créer une nouvelle institution. »
Françoise Cousin, chargée du département des technologies comparées n’est pas d’accord. Ingénieur de recherche, elle fait partie des 6 personnes non solidaires de la grève, sur la trentaine que compte le laboratoire d’Ethnologie. « Le projet du Quai Branly est lié à l’incapacité de nos différents directeurs à susciter un projet de rénovation. Plutôt que de mener des combats d’arrière garde on devrait positiver. On sait faire autre chose que tenir un plumeau et conserver des objets ».


« Le quai Branly aura sur la conscience la mort de deux institutions »

Un avis que ne partage pas la majorité des 129 employés du Musée, divisé en trois laboratoires, Ethnologie, Préhistoire et Anthropologie biologique. Pour Bernadette Robbe, ethnologue, chercheur au CNRS et chargée du département Arctiques, « il ne s’agit pas de lutter contre un musée d’art mais d’empêcher la disparition d’un travail scientifique. Nous sommes un laboratoire, un muséum où il existe des liens très forts entre le terrain, les collections et la diffusion des connaissances. C’est un véritable gâchis. Un musée laboratoire n’a rien à voir avec une salle d’exposition comme le quai Branly . » François Gendron, ancien maître de conférence au département Amériques, va dans le même sens. Au chômage depuis février dernier, on l’a autorisé à poursuivre ses recherches sur le rapport entre l’Homme et le monde minéral dans les civilisations préhispaniques. « C’est un tout ici explique-t-il. On a de quoi présenter les cultures amérindiennes depuis l’Alaska jusqu’à la Terre de feu, mais je travaille aussi en étroite collaboration avec la minéralogie du Muséum national d’histoire naturelle. »
Pendant la grève, le Musée a reçu le soutien de nombreuses personnalités scientifiques. En France, mais aussi à l’étranger, indiquent les affiches encore collées à l’entrée du grand hall. Le directeur du Muséum national d’histoire naturelle de New York, le directeur du Musée d’Ethnologie d’Osaka, des anthropologues Italiens, des préhistoriens anglais… La liste serait longue. « C’est la preuve que l’institution reste très active » explique Frédérique Serre, muséographe. Il cite notamment la mission menée en ce moment par le laboratoire de préhistoire dans les grottes du Yunxian en Chine. « Le crâne d’homo Erectus trouvé sur place est une révolution ! Avant on pensait que la civilisation du biface n’était pas arrivée en Asie. Les Chinois font donc partie de l’humanité assure-t-il amusé. » Même chose pour les fouilles récentes menées par ce même laboratoire en Géorgie. Sous 20 centimètres de lave, l’équipe du professeur de Lumley a trouvé une nouvelle mandibule humaine. Miracle ! La datation précise 1 800 000 ans, soit plus que les homos Habilis d’Olduvaï en Tanzanie, jusqu’alors site de référence. D’où nouvelles recherches, cette fois à Fejej en Ethiopie, un site de 2 millions d’années. « L’homo Ergatster découvert en Géorgie est le premier immigré africain, il y a donc encore plus vieux en Afrique. »
Mais la recherche et la diffusion des connaissances se fait aussi dans les murs. Dans les réserves d’Afrique subsaharienne par exemple, où trois étudiantes en histoire de l’art s’affairent. Gaëlle s’intéresse aux tabourets Akan du Ghana, Laetitia aux masques Gélédé du Bénin, et Hélène s’emploie à réaliser des aquarelles de selles de chameaux. Les objets sont manipulés avec soin et remis à leur place après étude. Beaucoup de monde passe ici, étudiants du DEA « Anthropologie de l’objet » du Musée, mais aussi les chercheurs venus de tous les horizons. Devant les rayonnages où s’étalent les 40 000 pièces du département, Manuel Valentin se lamente : « On nous considère comme un magasin. Nous, on veut bien prêter une bonne partie de tous ces objets, mais le Quai Branly ne veut pas partager. Avec eux, c’est tout doit disparaître ! Ils auront sur la conscience la mort de deux institutions*. »

(* Musée de l’Homme et MAAO)

Stéphane Lagarde


Musée Branly : fiche technique

Le Musée des arts et civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques (MAC) ouvrira en juin 2004, quai Branly à Paris. L'architecture du bâtiment a été confiée à Jean Nouvel.
Il sera dédié à l'exposition (7000 m2 d'espace muséographique scindé en 4 grandes sections géographiques, plus une section transversale) et à la conservation des œuvres (6000 m2 de réserves), et doit être alimenté notamment par les collections d'ethnologie du Musée de l'Homme (300 000 pièces) et celles du Musée national des arts d'Afrique et d'Océanie (30 000 pièces). Une politique d'achat a également été mise en place.
Le public aura accès à près de 4 000 œuvres de référence «choisies pour leur rareté et leur beauté, mais aussi en fonction de leur histoire.»
Des expositions temporaires seront organisées, qui pourront circuler en province et à l'étranger favorisant ainsi la politique de coopération qui constitue l'un des enjeux majeurs du musée.
Le musée du quai Branly comprendra une importante bibliothèque et une photothèque, constituées à partir des fonds du musée de l'Homme et du musée national des Arts d'Afrique et d'Océanie.
Il abritera un centre de recherche et dispensera un enseignement de niveau doctoral, et pourra accueillir des chercheurs étrangers.




Liens utiles retour

Le Musée sur internet
www.quaibranly.fr/

Qui sommes nous ?

Nos engagements

Les Filiales

RMC Moyen Orient

Radio Paris-Lisbonne

Delta RFI

RFI Sofia