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13/11/2002
Chronique Livres

L’essentiel d’un livre : Au-dessous du volcan

(MFI) Dans son nouveau roman Nuée ardente, Raphaël Confiant ressuscite les fastes du monde créole du Saint-Pierre à la fin du 19e siècle et raconte comment tout ce monde fut anéanti un 8 mai 1902 sous les torrents bouillonants de lave de la montagne Pelée.

Le Martiniquais Raphaël Confiant est un écrivain prolifique. Sans doute le plus prolifique du « trio extravaganza » qu’il forme avec ses compères Chamoiseau et Jean Barnabé. A cinquante-et-un ans, il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages de fiction (romans, collections de nouvelles et contes), de recueils de poèmes et de plusieurs essais, tous aussi polémiques qu’érudits. Alors que Patrick Chamoiseau semble accoucher dans la douleur, tous les dix ans, d’un roman, certes souvent d’une ampleur épique, et tandis que Jean Bernabé se confine essentiellement aux rédactions académiques, Confiant publie un livre presque tous les ans. Il écrit à la fois en français et en langue créole dont il s’est érigé en défenseur militant et passionné depuis les années 70. Cette vitalité exceptionnelle de l’auteur du Nègre et l’Amiral n’a d’égale que la puissance de son imagination avec laquelle il tisse de récit en récit la toile bigarrée et riche de la comédie humaine des Caraïbes.
Nuée ardente s’inscrit dans ce projet quasi-balzacien de faire comprendre les contradictions et les failles profondes de la société martiniquaise, en mettant en scène avec réalisme et ironie la vie et les mouvements de ses hommes et femmes, issus de couches sociales souvent très différentes, voire même en guerre les unes contre les autres. Les Grands-Blancs contre les mulâtres, les mulâtres contre les Noirs, les Noirs contre les coolies... Si dans ses précédents livres Confiant s’est attaché à illustrer ces guerres sociales en faisant appel à l’histoire contemporaine de la Martinique, Nuée ardente puise son matériau dans le passé, dans l’univers brillant de Saint-Pierre, disparu il y a cent ans sous les éruptions volcaniques de la montagne Pelée.
Le roman s’ouvre pourtant sur l’évocation de ce qui faisait l’exceptionnalité de cette ville de métissage où tous les espoirs étaient permis. C’était la ville « la plus somptueuse de tout l’archipel des Antilles! La plus industrieuse. La plus cultivée avec son théâtre (...) où l’on donnait du Berlioz et du Wagner, où des troupes lyriques venues de France jouaient Lucie de Lammermoor, Fra Diavolo et le Barbier de Séville. La plus dispendieuse. La plus joyeuse. La plus dépravée, surtout pendant le carnaval qui durait deux bons mois. Saint-Pierre, ô insoucieuse entre les insoucieuses! » Le lecteur comprend très vite que cette insouciance n’est qu’un masque. Derrière ce masque, les différentes populations se livrent des guerres impitoyables – jusque dans les bordels évoqués avec lyrisme et grivoiserie dès les premières pages – pour préserver leur privilèges de race, de couleur et d’argent. Confiant croque avec brio les figures de békés esclavagistes soucieux de tenir leur rang face aux gens de couleur ou dissertant sur l’inégalité des races. Sa sympathie va aux victimes. A la négresse plantureuse Marie-Egyptienne, impunément violée par le chef des Grands-Blancs. Au vieux Lafrique-Guinée, descendant d’esclaves hanté par les terreurs de son passé. Exploiteurs et victimes ont toutefois ceci en commun: ils refusent de prendre au sérieux les grondements du volcan qui s’apprête à les engloutir tous dans ses laves funestes !
Ce roman métaphorique et subtil, riche aussi en inventions linguistiques dont son auteur est coutumier, situe Confiant parmi les écrivains francophones les plus importants d’aujourd’hui.

Raphaël Confiant : Nuée ardente. Mercure de France, 322 p., 18,50 euros

Tirthankar Chanda


Une Afrique au bord du gouffre

Sous un titre presque anodin, Afrique le maillon faible, l’écrivain zairois Bolya dresse un tableau apocalyptique des maux qui frappent l’Afrique noire, surtout ceux qui résultent de la cupidité et de l’impéritie des hommes. Ce sont les trafics en tout genre qui alimentent les « guerres de rapine » : trafic de drogue en premier lieu, mais aussi trafic de médicaments et surtout de faux médicaments, trafic de bois exotiques abattus illégalement, trafic d’armes légères et de mines anti-personnel, trafic de jeunes filles qui alimentent les réseaux de prostitution, trafic d’oeuvres d’art volées dans les musées, trafic d’espèces protégées, sans oublier bien sur le commerce de ces « diamants du sang » qui ont financé les guerres civiles de Sierra Léone et de la République Démocratique du Congo.
L’auteur rappelle que sur les 300 000 enfants soldats recensés dans le monde en 2000, environ 120 000 opéraient en Afrique, le plus souvent drogués pour commettre des atrocités que leurs chefs adultes préfèraient s’épargner. Il souligne par ailleurs le role de la « mafia » russe dans les trafics en tous genres sur le continent, notamment les ventes d’armes. Cette mafia s’appuie en Afrique australe sur d’anciens agents soviétiques, aujourd’hui reconvertis en hommes d’affaires, qui avaient noué au temps de la guerre froide d’étroites relations avec les mouvements de libération africains dont les dirigeants sont parvenus au pouvoir.
Ces fléaux qui ravagent l’Afrique ont été souvent dénoncés. L’intéret de l’ouvrage de Bolya, c’est qu’il en fait pour ainsi dire la synthèse. Pour avertir qu’entre le SIDA et les guerres, l’Afrique est en train de se dépeupler dramatiquement. Et il conclut par un appel angoissé pour que le continent cesse d’etre « la plus grande zone de non-droit du monde ».
Ainsi l’écrivain zairois, auteur entre autres de polars ubuesques comme La polyandre et Les cocus posthumes, mais aussi d’essais sur le Japon, s’est-il mué en procureur pour clouer au pilori tous ceux qui exploitent cyniquement le continent et qu’il désigne sous le nom générique de « saigneurs d’Afrique ».

Bolya : Afrique - le maillon faible. Le Serpent à Plumes, 202 p., 11 euros.

Claude Wauthier


Michèle Rakotoson : Voyage au-delà de la douleur

(MFI) Comment accepter la mort ? Une telle acceptation, qui ne serait pas résignation, est-elle possible chez un être jeune, furieusement vivant ? Est-elle possible sans le refuge d’une certitude métaphysique, ni celui de la folie ? Question cruciale pour chaque être humain, pour l’écrivaine, et pour les deux personnages de son cinquième roman, Lalana (le chemin, la voie). Rivo, naguère « Rivo beau gosse », est dévoré par le sida, il va mourir à l’hôpital, et son ami Naivo fait une chose aussi folle que belle : il l’emmène en voiture jusqu’à la mer. Tout le roman tient dans les quelques heures que dure le voyage, chemin de croix sans croix et sans espoir.
Au départ, il y a deux amis, deux jeunes d’Antananarivo comme tant d’autres, l’un « étudiant en socio, sans livre, sans travail, sans femme, sans avenir », l’autre musicien, à l’occasion homosexuel et prostitué, « Rivo beau mec, belle gueule », qui croyait posséder la vie et flotte maintenant entre veille et stupeur, la peau sur les os, incapable de contrôler ses sphincters, le sexe minuscule et racorni. Symbole de l’impuissance de toute une génération perdue, misérable, sans horizon, oubliée des puissants, impuissance face à la vie, face à la mort, la souffrance, impuissance de Rivo et aussi de Naivo à qui il ne reste plus - mais c’est sa grandeur – qu’à ne pas juger son ami, à ne pas le prendre en pitié, à simplement l’accompagner jusqu’au bout.
Sombre et dur roman où le désespoir semble si proche et où il n’est, pourtant, jamais vainqueur. Car il y a la mer, but du voyage, lieu d’anéantissement ou de retour vers les ancêtres, on ne sait trop, il y a ce défi, cet acte ultime de liberté qui anime les deux amis, de liberté et de dignité, il y a ce périple intérieur qui mène Rivo de la « férocité » à une « fragilité » plus proche de notre condition humaine, d’un dépouillement ultime. Et c’est en trébuchant, mais debout, en un dernier élan, que Rivo s’enfonce dans les vagues. Après avoir connu, objet de la quête, une fugace sérénité : « Ils s’assoient sur la plage, à la limite de la trace des vagues. Rivo s’allonge, blottit sa tête contre les jambes de Naivo, comme un enfant qui dort (…) La mer est basse, et les vagues sont friselis et frémissements, murmure de l’eau et paix, infiniment. »
De l’idée à la publication, de deuils de proches en recherches historiques, Michèle Rakotoson a consacré dix années à l’écriture de ce roman où l’on croise à la fois les âmes errantes d’anciens esclaves et des processions de sectataires christiques. Un roman qui fait le portrait d’un Madagascar désolé, défend les victimes du sida ou les homosexuels. Un roman-cri, libérateur et vital pour elle, dont l’écriture maîtrisée au ton de mélopée évoque les flux et les reflux de la souffrance intime de ses personnages. Jusqu’à ce que la mer, après la tempête, s’apaise.

Michèle Rakotoson : Lalana. Ed. de l’Aube, 200 p., 19,50 euros.

Henriette Sarraseca


Hassan Massoudy au plus près de l’essentiel

(MFI) Né dans une ville du sud de l’Irak, Najaf, entourée par le désert et dont les monuments sont couverts de calligraphies, Hassan Massoudy est revenu à cet art après une exploration de la peinture abstraite. Exploration dont sa pratique actuelle demeure enrichie. Parfois aériennes comme une envolée, tourbillonnantes comme une flamme ou gonflées comme des voiles bleues, ses compositions de lettres de l’alphabet arabe sont inspirées par la phrase d’un poète ou d’un penseur (Rûmî, Khalil Gibran ou même Lao Tseu) et la méditation de l’artiste sur cette phrase. Le geste, ensuite, doit atteindre un point d’équilibre, l’élan nécessaire au tracé étant déjà inscrit dans la pensée, dans l’intention. « Si le point d’équilibre exact n’est pas atteint, dit Hassan Massoudy, on découvre alors ses propres limites, son humanité et la fragilité de l’être. La calligraphie peut devenir un indicateur de cette absence de centre (…) Quand j’estime mon geste juste, le conflit intérieur n’existe plus, même si cela ne dure que quelques instants. C’est un moment de joie… » Ce livre magnifique rassemble des œuvres récentes de l’artiste présentées en octobre à Paris. Exposant depuis le début des années 80, Hassan Massoudy parcourt la France depuis plus de trente ans pour présenter des œuvres, mais aussi animer des ateliers de calligraphie, notamment dans les banlieues et les écoles, et réaliser des spectacles avec l’idée de créer des ponts entre Orient et Occident et de transmettre généreusement son savoir-faire. Une quinzaine de livres ont par ailleurs été publiés sur lui, ou de lui, dont Le Jardin perdu, en collaboration avec Andrée Chedid.

Hassan Massoudy : Calligraphies d’amour. Préface de Jacques Lacarrière. Ed. Albin Michel, 192 pages.

H. S.


Les meilleures histoires de Nasr Eddin Hodja

(MFI) Ce personnage pittoresque n’aurait jamais existé, si ce n’est dans l’imagination fertile des Turcs et des Persans qui lui font proférer les pires insanités depuis des siècles! Plusieurs villes se disputent en tout cas le privilège de l’avoir vu naître. Bêta, sage, facétieux, déroutant, provocateur, Nasr Eddin est tout cela à travers les nombreuses histoires qui le mettent en scène, souvent juché sur son âne et coiffé d’un gigantesque turban. Le présent ouvrage rassemble le plus important corpus de contes « nasreddiniens » disponible en français puisqu’il reprend, en un seul volume, les trois volets de l’anthologie publiée par Jean-Louis Maunoury (qui a recueilli, traduit et présente l’ensemble) entre 1990 et 1998 aux éditions Phébus. Soit plus de cinq cents histoires réjouissantes et instructives - un formidable espace de liberté et d’humour. Le choix est déchirant, mais le mieux est encore d’en savourer une :

« La prière.
A la fin de l’office du vendredi, l’imam, emporté par un élan mystique, s’écrie d’une voix forte :« O Tout-Puissant ! Donne-nous la foi ! Donne-nous la force et l’humilité ! Donne-nous le repentir de nos fautes ! Eloigne de nous les mauvaises pensées !… » A ces mots, Nasr Eddin se lève et crie encore plus fort : « O Tout-Puissant ! Donne-moi des montagnes d’argent, une belle maison, des femmes, des baklavas à la pistache !… » « Arrête, mécréant, blasphémateur, fils de chien ! » « Tiens ! mais nous faisons pourtant la même chose l’un et l’autre, s’étonne le Hodja : chacun demande ce qu’il n’a pas. »


Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja – Tout Nasr Eddin, ou presque. Phébus Libretto, 638 p., 13,50 euros.

H. S.


Les choix de deux anthologies de poètes francophones

(MFI) Les anthologies sont souvent l’occasion de découvertes. Elles permettent un survol, un avant goût, une première lecture. Une récente actualité éditoriale réunit deux anthologies offrant, dans des perspectives fort différentes, un choix de poètes francophones. L’une du poète sénégalais Hamidou Dia propose un panorama des Poètes d’Afrique et des Antilles (La Table ronde), l’autre est une sélection de « coups de coeur » de 101 poèmes de douze voix francophones réunies par Bernard Ascal sous le titre Tout l’espoir n’est pas de trop (Le Temps des Cerises).
Hamidou Dia, dont on connait par ailleurs le travail de critique et de créateur, a choisi de confirmer les talents reconnus plutôt que de révéler de nouveaux noms. Précédée d’une pertinente introduction, son anthologie (qui réunit exclusivement des poètes francophones et sub-sahariens comme le titre ne l’indique pas) propose un panorama historique en cinq périodes : les pionniers haïtiens, le quatuor de la Négritude, la période militante précédant les indépendances suivie par celle des « illusions et désillusions » et un dernier chapitre consacré aux « poètes d’aujourd’hui ».
Si la périodicité choisie pour cette anthologie a le mérite d’être claire et si le choix des poètes s’exprimant en français peut être compris, on est davantage surpris de l’absence de certains noms écartés de cette sélection de quelque 80 poètes. Pourquoi, par exemple, les Mascareignes (île Maurice et île de la Réunion) sont-elles représentées par le seul Mauricien Edouard Maunick, au demeurant incontestable ? Malcolm de Chazal, Khal ou les Réunionnais Axel Gauvin, Boris Gamaleya ou Alain Lorraine auraient mérité de figurer dans cette large sélection. Et, au hasard des chapitres, certains autres noms manquent cruellement à l’appel. Ainsi, parmi d’autres absences regrettables : le Guadeloupéen Ernest Pépin, les Haïtiens Frankétienne et Lionel Trouillot, le Tchadien Nimrod, les Djiboutiens Abdourahman Waberi et Chehem Watta, le Touareg Hawad, le Congolais Alain Mabanckou et son prestigieux aîné, romancier et dramaturge mais aussi poète, Sony Labou Tansi. Ces absences ne pouvant être le fait d’une méconnaissance de la part d’un observateur aussi averti qu’Hamidou Dia, quelques mots en expliquant les raisons auraient été les bienvenus et auraient permis de dissiper tout malentendu.
Le propos de Bernard Ascal est tout autre. Il s’agit d’une première étape dans un travail de plus longue haleine puisque l’auteur envisage ultérieurement la mise en musique des poèmes retenus, puis un récital et un enregistrement. La très courte liste de poètes ne vise donc aucunement à l’exhaustivité mais répond plutôt à des élans poétiques et des sympathies militantes. On notera avec plaisir la présence de Tahar Djaout, l’écrivain algérien assassiné, seul poète décédé de la sélection, et si certaines « valeurs sûres » sont bien présentes (Césaire, Laâbi), d’autres noms relèvent d’une plus grande subjectivité (Françoise Ascal, Georges Haldas, Tanella Boni...). Deux anthologies, deux approches et, c’est tout le mal que l’on peut souhaiter à ces livres, deux invitations à la lecture.

La Table ronde, 524 p., 22,10 euros
Le Temps des Cerises, 228 p., 12 euros

Bernard Magnier




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