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23/01/2004
Côte d’Ivoire : La France prise au piège de ses « responsabilités historiques » ?

(MFI) Journaliste au quotidien français Le Monde, auteur d’un livre controversé sur les crises africaines, Stephen Smith observe dans cet interview à propos de la crise ivoirienne que « la stratégie de tous les acteurs ivoiriens consiste à impliquer au maximum la France tout en lui instruisant un procès d’ingérence… »

MFI : Il y avait, dans la réunion et les accords de Marcoussis, l’an passé, un aspect relativement inédit consistant à exporter à Paris le règlement d’une crise. Était-ce dû, selon vous, à cet enjeu d’une implication militaire considérable sur le terrain ? Et a-t-on tiré toutes les conclusions diplomatiques de ce réengagement spectaculaire de la France ?

Stephen Smith : Je ne sais pas si on a « exporté » à Paris le règlement de la crise du seul fait d’avoir mis sous cloche, à Marcoussis, tous les acteurs du conflit. Quand il y a des réunions de réconciliation à Dakar, Kara ou Accra, se pose-t-on le problème de « l’exportation » du problème ivoirien ? L’essentiel, c’est que les Ivoiriens décident de leur sort qui, du reste, est lié à celui de leurs voisins et, aussi et toujours, à celui de la France. C’est vrai que Paris s’est réengagé dans son ancienne colonie, non sans ambiguïté d’ailleurs, mais pas exclusivement du côté français et, si on peut, à titre « néo-colonial ». En fait, la stratégie de tous les acteurs ivoiriens, tant du président Gbagbo et que des rebelles, consiste à impliquer au maximum la France tout en lui instruisant un procès d’ingérence dès lors qu’elle semble contrer les intérêts de l’un ou de l’autre camp (c’est-à-dire tout le temps, puisqu’il y a toujours des mécontents, même face à un juge de paix - et, bien entendu, il n’est pas sûr que la France se cantonne à ce rôle). Donc, réengagement français, certes, mais pourquoi ? Pour mieux contrôler la Côte d’Ivoire et les « pactoles » qu’elle recèle ? Si c’était le cas, on comprend mal pourquoi la France aurait d’abord relâché son emprise tutélaire, pour ensuite envoyer plus de 4.000 militaires… Par ailleurs, dans le seul secteur qui compte en Côte d’Ivoire, celui du café-cacao, la France est singulièrement absente... Bref, à moins de fantasmer sur Bouygues, Bolloré et France-Télécom (sur un continent qui, tout entier, produit à peine plus d’1% de la richesse mondiale...), il vaudrait mieux s’avouer que Paris, craignant que le dérapage meurtrier de la crise ivoirienne n’engage ses « responsabilités historiques » aux yeux de son opinion publique, et celle du monde, s’est résigné à protéger les Ivoiriens d’eux-mêmes. L’ennui, pour la France, c’est que le chantage au suicide du faible met le prétendu fort dans une situation inextricable : s’il ne vient pas au secours, il se couvre d’opprobre ; s’il s’engage, c’est à lui de résoudre des problèmes qui ne sont pas les siens - et qui lui échappent logiquement.

Vous montrez dans votre dernier livre (1) que la diffusion en Côte d’Ivoire des crises sous-régionales (Liberia, Sierra Leone) parachève un processus de déstructuration de l’Afrique qui n’épargne plus les pays jugés naguère les plus stables. Ne peut-on considérer toutefois que la Côte d’Ivoire était, en fait, et depuis longtemps, un grand malade ?

Dire d’un pays en crise ouverte qu’il était « depuis longtemps un grand malade » est un peu facile. Si, aujourd’hui, j’affirmais que la Guinée est un grand malade, tout le monde en conviendrait, tout en s’occupant quand même, d’abord, des pays qui ont déjà « plongé ». Et pour aller au bout du raisonnement : si j’affirmais que le Sénégal est malade, j’aurais également raison, mais trop tôt, à la fois par rapport à la métrique du malheur et des crises en Afrique et, aussi, par rapport à la capacité d’intervention de la communauté internationale. Au mieux, celle-ci panse les plaies de l’Afrique, au Congo-Kinshasa, au Burundi, en Sierra Leone, au Liberia... L’action « préventive » n’existe pas encore dans les faits.

La Côte d’Ivoire illustre-t-elle les faiblesses d’un nouvel ordre démocratique mal adapté à l’ Afrique ? Mais quelle autre régulation est envisageable ?

Elle illustre que l’absence de démocratie - définie, tout simplement, comme « la participation du plus grand nombre dans les affaires publiques » - conduit au désastre, dès lors que le gâteau à partager rétrécit et amplifie la tentation démagogique d’inventer des sortilège pour réduire le nombre des ayant-droits au partage. En Côte d’Ivoire, cela a donné « l’ivoirité ». Cependant, il faut être honnête : que le statut flou d’un quart des habitants d’un pays finirait, tôt ou tard, par poser problème n’est guère surprenant, même si on aurait pu trouver une solution autre que l’opposition extrême, et finalement militaire, entre l’intégration égalitariste de tous les étrangers ou leur exclusion humiliante comme zélotes qu’il faut renvoyer « chez eux ». Sur le plan plus général de la problématique de démocratisation, il faut également être honnête : le constat que l’Afrique manque de bases solides - matérielles, éducationnelles, civiques... - pour la construction d’un ordre politique permettant la participation du plus grand nombre n’est pas une révélation. Seulement, comme pour l’indépendance il y a 40 ans, il n’y a pas d’alternative : pas plus que le continent ne pouvait rester sous le joug de l’aliénation, personne ne pourra remplacer les Africains dans la construction de leur avenir. Bref, malgré toutes les difficultés, dans un monde global où aucun continent ne peut rester isolé en attendant de rattraper son retard, il faut y aller. Pour le meilleur et pour le pire, le « demos » - le peuple - est au cœur de la démocratie ET de la démagogie...

(1) Négrologie, Pourquoi l’Afrique meurt, éditions Calmann-Levy

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