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04/07/2002
Femmes de l'ombre : Nonquause, la prêtresse tragique

(MFI) Reléguées au second plan dans les sociétés traditionnelles, les femmes ont souvent utilisé des moyens détournés pour se faire entendre et participer aux événements. Ainsi la sorcellerie, la transe, la divination, font partie des moyens d’expression couramment employés par les femmes au cours des siècles passés, tant en Europe qu’en Afrique. L’histoire de Nonquause est particulière en raison des conséquences qu’ont eu ses prédictions sur le destin de son peuple, les Xhosas qui, au XIX° siècle, se sont heurtés aux Européens pour la possession des pâturages de l’Afrique du Sud.

La guerre, toujours la guerre ! Chez les Xhosas, un peuple nguni de langue bantoue, la vie est difficile, il leur faut des terres pour faire pâturer leur bétail, et les fermiers boers leur contestent ces mêmes lieux de survie. De part et d’autre des attaques visent à détruire les campements de l’adversaire et à s’emparer de ses biens. L’arrivée des Anglais, nouveaux maîtres de la colonie du Cap depuis 1812, n’a fait qu’envenimer les conflits. Leur zone d’influence s’est propagée vers le nord-est où se trouve le peuple xhosa qu’ils nomment cafres, un mot issu de l’arabe kefir (infidèle) et les guerres se sont intensifiées. Les Xhosas vivent tragiquement la situation. Leur résistance ne tient pas devant les armes anglaises qui les ont acculés dans une zone située au delà de la rivière Kei (dans l’actuel Transkeï). En quittant leurs terres, ils ont incendié les herbes et, à cette politique de la terre brûlée s’ajoute la sécheresse et une épizootie qui déciment les troupeaux. C’est le déclin de tout un peuple qui s’annonce. Seul, un miracle pourra le sauver.
Les Xhosas ont déjà eu comme chef un prophète du nom de Makana qui a tenté de freiner l’arrivée des Blancs. En vain. C’était en 1818. A l’époque, écrira un historien anglais, l’armée de Makana chantait :
Pour chasser les Blancs de la terre/ et les repousser jusqu'à la mer
La mer, qui les a d’abord projetés/ pour le malheur du peuple xhosa
hurle pour les enfants qu’elle a nourris/ Afin de les avaler de nouveau.


Elle a vu, dit-elle, les esprits de la mort

Trente ans plus tard, une femme, une jeune fille, prend la relève. Elle s’appelle Nonquause, elle a seize ans. Un matin de mai 1856, elle revient, bouleversée, de la rivière où elle est allée remplir les callebasses de la famille. Elle raconte qu’elle a vu les esprits de la mort au bord de l’eau et voilà ce qu’ils lui ont dit : « Va, petite, va faire savoir autour de toi que les forces invisibles sont décidées à aider les Xhosas à chasser les Anglais de leurs terres. Dis-leur de retrouver l’espoir mais, surtout, il faut qu’ils suivent les instructions que nous allons te donner ».
Leurs directives sont terribles. Les esprits ordonnent que l’on tue tout le bétail, qu’on le mange et que l’on détruise les cultures. Alors, les ancêtres viendront chasser les Blancs du pays et on verra surgir des prairies verdoyantes et des troupeaux gras. Il n’y aura plus d’étrangers dans la région et les Xhosas retrouveront leur richesse et leur prestige d’antan.
Nonquause a transmis le message et les esprits s’échauffent. Les femmes sont exaltées, tout le monde veut rencontrer Nonquause et écouter son récit. Quelques hommes sont sceptiques mais l’un d’entre eux se fait le porte-parole de la jeune fille : son oncle, Mhlakaza. Celui-ci va trouver le chef Kreli et le convainc vite que, sans cet espoir, le peuple xhosa n’a pas d’avenir.
Kreli a de l’ascendant sur son peuple, mais il est difficile pour des éleveurs de sacrifier ainsi leurs troupeaux. Alors, Nonquause prêche et on l’écoute. Sa conviction est immense, sa voix porte, et sa jeunesse au lieu de lui faire du tort la rend crédible. Les Ancêtres ont choisi un esprit jeune et pur pour transmettre leur message, quoi de plus normal. D’ailleurs la jeune fille est accompagnée par Mhlakaza qui dès le début a cru en son récit. Et Mhlakaza est un homme, « un grand quelqu’un ».
Sa prédiction annonce qu’un certain jour on verra surgir deux soleils en même temps, qu’il y aura un choc entre eux et qu’une obscurité s’ensuivra. Après cela « tous, Blancs ou Noirs qui porteront des culottes, seront balayés par un tourbillon, et les heureux sans culottes entreront en possession du pays tout entier ». Ces Noirs en culottes, on les connaît, pensent les Xhosas, ce sont les hommes des tribus ennemies qui ont pactisé avec les étrangers et portent comme eux des pantalons de toile. Ils se sont occidentalisés. Eh bien, qu’il périssent eux aussi ! Nous aurons ces ennemis en moins.


La frénésie devient folie

L’exaltation gagne la région. Une seule tribu refuse le sacrifice de ses troupeaux. « Que signifie ce massacre ? » se demandent les responsables. « Il est normal qu’ils s’interrogent, commentent les croyants, ils portent culottes et fréquentent les étrangers ». Pour encourager les hésitants, le chef Kreli donne l’exemple en égorgeant, d’abord son cheval favori, puis les bêtes à cornes qu’il possède autour de son campement. Mhlakaza en fait autant. Et la frénésie devient folie. Les machettes entrent en jeu. On extermine les troupeaux, on organise des grandes fêtes collectives où chacun mange à satiété le patrimoine bovin de tout un peuple. De grands feux transforment les pâturages verdoyants en brousse sèche. Les récoltes flambent, et des carcasses de bêtes jonchent le sol.
Entre trois cent et quatre cent mille têtes de bétail disparaissent ainsi en ces quelques jours de liesse meurtrière qui précèdent la date fixée par Mhlakaza. Ce doit être le 15 août.
Trois mois se sont écoulés depuis la rencontre de Nonquause avec les esprits et le miracle est attendu avec impatience après tant de sacrifices. Personne ne dort dans cette nuit du 14 au 15 août 1856. La population entière reste dehors à guetter le lever du jour, ou plutôt à attendre de voir sortir de l’horizon ces deux soleils qui vont venger les Xhosas des défaites et des humiliations subies.
L’attente est longue. Le jour pointe et les cœurs battent. Nonquause, à côté de Mhlakaza et de Kreli vit des heures intenses. Mais rien ne se passe qui diffère des autres journées. Comment est-ce possible, murmure-t-on. Une erreur de date, sans doute. Il faut attendre la pleine lune qui rendra le ciel plus propice. Le 18 février 1857, une nouvelle fois les Xhosas vont guetter les mouvements du soleil. Une nouvelle fois l’astre se lève normalement, parvient au zénith et se couche comme à son habitude.
Cette fois, le doute n’est plus possible. Les ancêtres ont abandonné les Xhosas. Les sacrifices suggérés par ses messagers n’ont servi à rien. La misère est là. Il n’y a plus de bétail, plus de prairies. La colère gronde contre les responsables du drame. Mhalakaza, Kreli et Nonquause doivent s’enfuir. Le premier, horrifié par la faillite de ce grand espoir de résurrection, mourra de privation et de misère. De Kreli, on ne saura plus rien, mais de Nonquause, on retrouvera la trace... beaucoup plus tard.



A cause d’elle, les paysans ont tout perdu

Les paysans xhosas qui ont tout perdu pour avoir écouté les prédictions d’une jeune fille, n’ont qu’une idée en tête, la tuer. Nonquause, dès qu’elle a vu le ciel rester immuable, a reçu le choc, sans le comprendre. Le miracle attendu ne s’est pas produit, et sa vie est en danger. Les semaines qui suivent sa fuite n’ont pas laissé d’empreintes. Où a-t-elle trouvé refuge ? Quels remords l’ont hantée, quelles interrogations s’est-elle posées en repensant aux promesses des envoyés du ciel ? Aucun témoin n’est là pour le dire. Il faudra attendre 1909 pour la retrouver, sous le nom de Victoria Regina, dans la ville d’Alexandria, près de Port-Elisabeth où elle s’est mariée et a mis au monde des enfants. Son entourage ignore tout des tragiques événements qui l’ont conduite de ses illuminations passées à cette vie dans l’anonymat. Seuls quelques étrangers qui ont assisté avec stupeur à la folie meurtrière des années 1856-57 se souviendront du rôle joué par la jeune Xhosa dans le suicide de son peuple et ils la reconnaîtront.
Le bilan du désastre est tragique. On estime que sur une population de 150 000 personnes, de 25 à 50 000 sont morts des suites de l’hécatombe. Les survivants, ruinés et affamés, n’ont eu d’autres ressources que de se rendre dans la colonie sud-africaine pour y trouver du travail et de la nourriture. Quant aux Anglais, ils n’avaient plus, comme le dit l’écrivain Georges Lory dans son livre L’Afrique du Sud « qu’à avancer leurs pions sur un damier vide ». Ainsi s’achevait, faute de combattants, la longue série des guerres cafres.
Alors, osons poser la question : Nonquause a-t-elle été manipulée ? Ces esprits de la mort, envoyés par les ancêtres, ne seraient-ils pas des Européens (Boers, Anglais ?) décidés à se rendre maîtres des lieux ? Cette hypothèse - monstrueuse - pourrait expliquer la protection qui a été accordée à la jeune Nonquause devenue Victoria Regina après sa fuite. Nous laisserons aux historiens des temps futurs le soin de se poser ces interrogations. Nous retiendrons simplement que la jeune prêtresse a été la main du destin, et que celui-ci fut terrible pour le peuple xhosa qui mit longtemps à se relever du désastre provoqué par des propos messianiques destinés à le sauver et qui ont contribué à sa ruine.


Pour en savoir davantage : Georges Lory, L’Afrique du Sud » éd.Karthala, 1998.
Autre source : Ibrahima Baba Kaké : Journal de l’Afrique, T.2, éd. Ami 1989.

Jacqueline Sorel
(avec la collaboration de Simonne Pierron)


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