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Ukraine

Reprise en main par les oligarques

En condamnant le travail «insatisfaisant» du gouvernement dirigé par le libéral Viktor Iouchtchenko, le parlement ukrainien, sous l'influence des milieux affairistes, remet en cause une politique d'ouverture et de redressement appréciée par les Occidentaux et une grande part de l'opinion ukrainienne. Dans une ambiance houleuse, les députés ont décidé de se prononcer «d'ici au 26 avril» sur une motion de censure. Le représentant de l'Union européenne Javier Solana, en visite à Kiev, demande «la poursuite des réformes».
La tension était à son comble, jeudi 19 avril, au sein du parlement ukrainien réuni à Kiev. Au point qu'une députée du parti nationaliste Roukh, Lilia Grogorovitch, a tenté de s'immoler par le feu. Elle entendait protester contre la condamnation de la politique réformiste du gouvernement de Viktor Iouchtchenko. «C'est la réponse d'une patriote ukrainienne à la tragédie qui se déroule aujourd'hui», a expliqué Guennady Oudovenko, président du Roukh et ancien ministre des Affaires étrangères.

Ce geste de désespoir est survenu peu après que le parlement eut adopté une résolution condamnant le travail «insatisfaisant» du gouvernement, et décidé de se prononcer d'ici le 26 avril sur une motion de censure à son encontre. Le vote a été obtenu à une nette majorité. Sur 414 parlementaires présents, 283 ont voté pour le texte, 65 contre. On a compté 62 abstentions et 4 bulletins blancs. La résolution avait été préparée par les communistes et une formation centriste.

Directement visé, le Premier ministre a aussitôt dénoncé l'attitude anti-réformiste du «pouvoir» et les man£uvres des «milieux financiers et oligarchiques». «Mon sentiment est que le pouvoir ukrainien d'aujourd'hui n'a pas besoin de mon gouvernement», a-t-il déploré dans une allusion au chef de l'Etat Léonid Koutchma et aux partis fidèles au président qui ont voté la résolution. Ces partis, «centristes» pour la plupart, sont dirigés par de puissants clans financiers souvent liés à des groupes énergétiques russes ou à l'ancienne nomenklatura soviétique. Hostiles au Premier ministre et à sa remise en ordre de l'économie, les «oligarques» ne lui pardonnent pas d'avoir supprimé la plupart de leurs privilèges, notamment fiscaux. Selon un politologue ukrainien, un tiers du parlement est dominé par ces clans d'affairistes.L'entourage de Viktor Iouchtchenko soupçonne le président Koutchma d'avoir, en sous-main, encouragé le vote du texte, tout en soutenant publiquement son Premier ministre pour garder l'appui des Occidentaux. Les deux hommes entretiennent des relations tendues depuis plusieurs mois. Le chef de l'Etat, accusé de corruption et de manipulation des médias, soupçonné d'avoir partie liée avec les milieux d'affaires, discrédité par le scandale lié à l'assassinat présumé d'un journaliste d'opposition, fait l'objet d'un vaste mouvement de contestation populaire.

«Ne pas avancer sur la voie des réformes serait une grave erreur»

Le chef du gouvernement, en revanche, jouit dans l'opinion ukrainienne d'une réputation d'honnêteté et d'une image de «monsieur propre» qui ont permis à ses partisans de recueillir, à travers le pays, plus de trois millions de signatures en sa faveur. A 47 ans, cet ancien président de la Banque nationale d'Ukraine est apprécié des Européens et des Américains, qui lui attribuent les récents succès économiques de son pays. C'est pourquoi le haut représentant de l'Union européenne pour la politique étrangère, en visite à Kiev au moment du vote de la motion parlementaire, a appelé les autorités ukrainiennes à continuer la remise en ordre du pays. «Il est important que les réformes se poursuivent en Ukraine, a déclaré Javier Solana lors d'une conférence de presse. Ne pas avancer sur cette voie serait une grave erreur».

Le diplomate européen a également exhorté Kiev à plus de transparence dans l'enquête sur la disparition du journaliste Gueorgi Gongadzé, 31 ans, ex-directeur d'un quotidien d'opposition diffusé sur l'internet. Léonid Koutchma, qui dément toute implication dans cette affaire, a accusé le Conseil de l'Europe d'«action anti-ukrainienne», lorsqu'une commission de cette instance européenne a adopté, début avril, une recommandation visant à en exclure l'Ukraine pour des «agressions répétées et des man£uvres d'intimidation» contre les journalistes et les opposants politiques. Le texte doit être examiné par l'Assemblée parlementaire en session plénière à Strasbourg le 24 avril prochain, soit deux jours avant la date buttoir que s'est fixée le parlement de Kiev pour destituer le Premier ministre.



par Philippe  Quillerier-Lesieur

Article publié le 20/04/2001