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Bosnie-Herzégovine

Mostar retrouve son pont et veut effacer ses divisions

La reconstruction du pont de Mostar est achevée et le monument, classé au patrimoine mondial de l'humanité, sera inauguré le 23 juillet. 

		(Photo : AFP)
La reconstruction du pont de Mostar est achevée et le monument, classé au patrimoine mondial de l'humanité, sera inauguré le 23 juillet.
(Photo : AFP)
Le Haut représentant international en Bosnie-Herzégovine Paddy Ashdown inaugure le 23 juillet le pont de Mostar, dont la reconstruction est enfin achevée. De très nombreux représentants internationaux doivent assister à la cérémonie. Ce pont, qui enjambe la rivière Neretva, avait été construit par les Ottomans au XVIe siècle. Il avait été détruit par les artilleurs croates en novembre 1993.

De notre envoyé spécial à Mostar.

Assiégée par les forces serbes depuis le début de la guerre de Bosnie, au printemps 1992, Mostar était alors le théâtre d’une farouche « guerre dans la guerre » entre Croates et Musulmans. Les nationalistes de la Communauté démocratique croate (HDZ) voulaient faire de Mostar la capitale d’un micro-État sécessionniste, la « République croate d’Herceg Bosna ». Le territoire contrôlé par les milices du Commandement croate de défense (HVO) correspondait à peu près à l’ouest de l’Herzégovine, une région où les Croates étaient majoritaires avant la guerre. Les Serbes ont fui cette région vers l’Herzégovine orientale, restée entre leurs mains, et les nationalistes croates entreprirent alors une campagne radicale de nettoyage ethnique des populations musulmanes. Dans la ville de Mostar, les anciens alliés croates et musulmans s’entredéchirent.

Réseaux criminels et milices croates font régner leur ordre sur la rive ouest de la Neretva, tandis que les Musulmans et tous les réfractaires au nationalisme croate sont rejetés dans la vieille ville, à l’est de la rivière. Les combats atteignent leur paroxysme à l’été 1993, et Mostar-est devient un ghetto privé de tout contact avec le monde, quotidiennement pilonné par les forces croates.

Le pont était le symbole de la ville, qui en tire son nom (« pont » se dit « most » en serbo-croate). L’été, la tradition voulait que les jeunes gens se livrent au périlleux exercice consistant à sauter depuis l’unique arche très élevée du pont dans les eaux vertes de la rivière. Le pont est vite devenu le symbole de la division de Mostar, et pour beaucoup d’habitants de la ville, les artilleurs croates ont « tué » la ville en détruisant le pont.

L’inauguration n’aura pas lieu dans un climat politique apaisé

La reconstruction de ce monument, classé au patrimoine mondial de l’humanité, est devenu un enjeu majeur de la pacification et de la réunification de la Bosnie-Herzégovine. Des fonds privés et publics ont afflué pour financer une reconstruction à l’identique. Une première équipe, dirigée par l’ingénieur français Gilles Péqueux, a réalisé les premiers plans, en s’inspirant des vieilles cartes postales et des techniques turques de construction. Gilles Péqueux créa également une école de tailleurs de pierre. Pour lui, la reconstruction n’avait de sens qu’en impliquant les habitants de la ville. Cette démarche, soutenue par l’Unesco, a cependant été rejetée par la ville de Mostar et le gouvernement bosniaque, qui ont préféré en 2002 un projet plus rapide de reconstruction financé par la Banque mondiale. L’essentiel était de parvenir le plus rapidement possible à l’inauguration du pont restauré, quitte à ce que cette reconstruction perde une bonne part de son sens historique.

La pierre d’angle a été posée en juillet 2003, mais les travaux de réhabilitation de la vieille ville et des accès au pont se sont poursuivis encore un an. La cérémonie d’inauguration du nouveau pont a surtout été retardée par les divisions ethnico-politiques qui forment toujours le quotidien de Mostar. Après la guerre, la ville, d’abord placée sous la responsabilité d’un administrateur spécial délégué par l’Union européenne, a été divisée en six arrondissements, qui avaient tous une forte homogénéité ethnique, tantôt croate, tantôt musulmane. Enclavée, la vieille ville musulmane survit uniquement grâce aux apports du tourisme, tandis que la ville moderne croate connaît un plus grand dynamisme, de sorte que la balance démographique s’est mise à pencher fortement du côté croate. Du coup, les nationalistes musulmans du Parti d’action démocratique (SDA), autrefois favorables à la réunification de la ville, s’y opposaient de crainte de devenir minoritaires au sein d’une administration municipale unifiée.

En janvier 2004, Paddy Ashdown a mis fin à des années de palabres, en promulguant un décret de réunification. En théorie, des garanties sont prévues pour qu’aucun groupe ethnique ne puisse disposer à lui seul de la majorité absolue, et une représentation équitable de la communauté serbe est également prévue. Cette réunification par décret a néanmoins suscité le mécontentement des Croates comme des Musulmans, et l’inauguration du pont n’aura pas lieu dans un climat politique apaisé. Le programme de reconstruction « rapide » financé par la Banque mondiale n’aura pas non plus permis d’inaugurer plus vite le nouveau pont. Malgré cela, les plus optimistes des habitants de Mostar veulent y voir le vrai début de la renaissance de leur ville.



par Jean-Arnault  Dérens

Article publié le 22/07/2004 Dernière mise à jour le 23/07/2004 à 08:50 TU

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Journaliste à RFI

«En inaugurant ce pont, on espère tourner une page d'histoire.»

[23/07/2004]

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