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Turquie-Union européenne

La France évoque le génocide arménien

Le ministre français des Affaires étrangères Michel Barnier a réclamé de la Turquie «<EM>un devoir de mémoire envers le peuple arménien</EM>». 

		(Photo: AFP)
Le ministre français des Affaires étrangères Michel Barnier a réclamé de la Turquie «un devoir de mémoire envers le peuple arménien».
(Photo: AFP)
L’irruption de la « question turque » dans le débat national français a largement débordé le strict cadre de la France et s’est invitée à la table communautaire, traduisant les ambiguïtés de la position française. La Turquie, irritée par tant de pressions, est soumise à des tentatives de surenchères pour l’ouverture de ses négociations d’adhésion. Dernier épisode en date, lundi soir à Bruxelles, le ministre français des Affaires étrangères a réclamé de la Turquie « un devoir de mémoire envers le peuple arménien ».

Les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne (UE) s’étaient réunis lundi à Bruxelles pour un dernier tour de table préparatoire du sommet des chefs d’Etat et de gouvernement du 17 décembre. A quelques jours du Conseil, au cours duquel sera notamment examinée l’ouverture des négociations formelles d’adhésion de la Turquie à l’UE, l’affaire a donné lieu à d’ultimes mises au point. Le chef de la diplomatie française a en effet introduit le génocide arménien dans le débat, réclamant d’Ankara une reconnaissance du préjudice subi par cette communauté lors des massacres de 1915.

« La France fera la demande, dans le courant de la négociation, d’une reconnaissance de la tragédie du début du (XXe) siècle qui a touché plusieurs centaines de milliers d’Arméniens », a dit Michel Barnier à la presse, lundi soir à Bruxelles. Le ministre français a évoqué « un devoir de mémoire envers le peuple arménien » sans lequel « la Turquie ne peut engager les négociations d’adhésion ». Sur ce point d’histoire, en 2001 le parlement français a reconnu le génocide, perpétré sous l’empire ottoman. De source arménienne, le nombre des victimes s’élèverait à un million et demi de morts, tandis qu’Ankara évoque 250 à 500 000 morts dans la répression d’une guerre civile. En tout cas Ankara rejette formellement la qualification de génocide et sa position n’est pas négociable. « Nous ne reconnaissons aucun soi-disant génocide et nous ne le reconnaîtrons jamais », rappelait récemment le porte-parole du ministère turc des Affaires étrangères.

Un objectif, pas un préalable

Cette épisode s’ajoute aux multiples pressions qui s’exercent sur la Turquie dans cette dernière ligne droite qui aboutira, en toute logique, à la décision d’ouvrir des négociations d’adhésion, le 17 au soir. Chypre était évoqué voici quelques jours, même si la reconnaissance de la république de Chypre n’est plus une priorité mais un objectif pour Nicosie. Quant au thème arménien, il survient à nouveau dans un contexte de débats nationaux particulièrement vifs sur cette entrée de la Turquie dans l’Europe. Avec quelque 450 000 membres estimés, la France compte la communauté arménienne la plus importante d’Europe occidentale, réputée très active sur le plan associatif.

Y a-t-il un préalable formulé dans les propos de Michel Barnier ? Clairement : non. Cette demande ne constitue pas une condition à l’ouverture des négociations. La charge de Michel Barnier s’inscrit plutôt dans un vaste mouvement de contestation du bien-fondé de la candidature turque et d’une surenchère de propositions alternatives à une adhésion dont on souligne surtout les nombreux obstacles à surmonter, plutôt que les avantages de la situation. D’autre part, de la reconnaissance du « génocide » à celle d’une « tragédie », selon l’expression employée par le ministre, il y a une marge de négociation importante. Et, comme pour Chypre, cette question d’une reconnaissance du massacre des Arméniens pourrait donc passer du statut de « priorité » à celui d’« objectif », laissant au temps le soin d’écrire l’histoire.

« Notre frontière définitive au sud-est »

Dans cette affaire, Michel Barnier se voit donc contraint d’adopter une posture plutôt inconfortable. Lui qui soutient la ligne présidentielle d’une adhésion de la Turquie à l’Union, se trouve aujourd’hui dans la position d’exprimer haut et fort les réserves de circonstances de nature à rassurer une opinion publique rétive et une classe politique divisée. Soumis à la pression de courants contradictoires qui transcendent les clivages ordinaires, M. Barnier tente des synthèses difficiles en soulignant les faiblesses du candidat tout en essayant de ne pas renier ses convictions : « Notre intérêt est qu’une Turquie intégrée soit, le jour venu, notre frontière définitive au sud-est de l’Europe », réaffirmait dans un même mouvement contradictoire le chef de la diplomatie française lundi.

A la décharge du ministre, il faut souligner l’extrême richesse du débat conduit par l’incroyable attelage politique auquel il fait face. Les disciplines partisanes sont ignorées et le catalogue des ténors, indiscutables et au-dessus de tout soupçon de chauvinisme, ébranle les convictions les mieux forgées. Au grand désespoir des autorités, ce chapitre franco-français de l’affaire risque de se prolonger lors de la campagne référendaire pour la ratification du traité constitutionnel, l’année prochaine, et d’en polluer le débat. On n’a donc pas fini d’en parler. D’ailleurs, mardi après-midi, devant les députés français, Michel Barnier a rappelé l’engagement pris la veille par la France de poser la question de la « tragédie » arménienne. Les députés doivent également se retrouver après le sommet pour consacrer une nouvelle séance à la perspective d’adhésion de la Turquie, comme il l’avait déjà fait en octobre.

« Pas de plan B »

Lundi soir à Bruxelles, le ministre néerlandais des Affaires étrangères, a recadré les enjeux en rappelant les engagements auxquels le processus en cours soumet les partenaires : « Il n’est pas question pour le moment d’un plan B. Nous parlons pour l’instant de l’ouverture de négociations en vue de l’adhésion », a déclaré Bernard Bot. Mardi soir, le président français Jacques Chirac annonçait son intention de s’adresser à ses compatriotes mercredi 15 décembre, à la veille de son départ pour le Conseil européen, afin de les rassurer, peut être tenter d’apaiser leur hostilité.



par Georges  Abou

Article publié le 14/12/2004 Dernière mise à jour le 14/12/2004 à 16:53 TU