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Croatie

Présidentielle: cohabitation sur fond de prospérité illusoire

Affiche électorale dans les rues de Zagreb. 

		(Photo: AFP)
Affiche électorale dans les rues de Zagreb.
(Photo: AFP)
Le président sortant, Stjepan Mesic, fait figure de grand favori à son propre renouvellement. Il devrait dominer le premier tour du scrutin, le 2 janvier. Malgré l’ouverture de négociations d’adhésion à l’Union européenne et le boom du tourisme, la situation économique du pays demeure pourtant précaire.
Rovinj. La prospérité croate repose uniquement sur le tourisme. 

		(Photo: Off. du tourisme croate)
Rovinj. La prospérité croate repose uniquement sur le tourisme.
(Photo: Off. du tourisme croate)

De notre envoyé spécial à Zagreb.

Étrange Croatie, qui accumule les paradoxes! Elle s’apprête à réélire un président de centre gauche, alors que la droite est revenue au pouvoir il y a un an. Au premier tour, le 2 janvier, la principale rivale de Stipe Mesic, Jadranka Kosor, présentée par la Communauté démocratique croate (HDZ), la formation droitière du Premier ministre Ivo Sanader, n’a guère de chances de s’imposer face à un président sortant qui jouit d’une excellente cote de popularité. Le «nouveau» HDZ, revenu au pouvoir en novembre 2003, a beau accumuler les succès, notamment l’octroi à la Croatie du statut de pays candidat à l’Union européenne et l’ouverture de négociations d’adhésion, confirmée lors du dernier sommet européen de Bruxelles, l’opinion ne semble pas se lasser de la cohabitation entre un Président de centre gauche et un gouvernement de droite. Stipe Mesic est depuis longtemps la bête noire de l’extrême droite nationaliste et des milieux d’anciens combattants, mais une large part de l’opinion semble apprécier son rôle de «conscience morale de la nation», rappelant la nécessité de la coopération avec le Tribunal pénal international de La Haye et le besoin pour la Croatie d’assumer tous les aspects de son passé récent, notamment les crimes de guerre commis par les forces régulières ou les milices croates.

Le risque d’un scénario «à l’argentine»

La Croatie cherche par tous les moyens à se dissocier de son environnement balkanique, en affichant sa prospérité économique, mais celle-ci est toute relative, et repose uniquement sur le nouveau «boum» du tourisme. En effet, quinze ans après l’indépendance du pays, l’économie croate est sinistrée, les combinats industriels et les grands complexes agricoles, très importants dans les régions fertiles du nord de la Croatie, achèvent de s’effondrer sans perspectives réelles de privatisation et de relance.

Durant toutes les années 1990, le régime nationaliste du président Tudjman a mené des privatisations mafieuses, qui n’ont profité qu’aux amis politiques du gouvernement et qui, pour certaines, ont été annulées par la suite. En conséquence de cette gabegie, le pays a perdu tout contrôle sur des secteurs stratégiques de son économie: ainsi, la totalité du système bancaire croate appartient à des réseaux étrangers. Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas que la dette extérieure du pays frôle toujours la barre des 20 milliards de dollars. Les banques italiennes ou autrichiennes, omniprésentes en Croatie, ont multiplié les crédits aux particuliers, rémunérés à un taux d’intérêts de l’ordre de 20%, contre 4 ou 5% dans les pays d’origine de ces banques. Dans le même temps, la monnaie nationale, la kuna, est très nettement surévaluée, pour des raisons politiques, afin de maintenir le pouvoir d’achat des salariés. L’apparente prospérité croate cache donc le risque d’un scénario de faillite «à l’argentine» que seule l’injection massive et régulière des revenus du tourisme parvient à écarter.

Mitage général du littoral

En 2004, la Croatie a accueilli 8,7 millions de touristes étrangers, soit autant que durant les dernières années avant la guerre, en 1987 ou 1988. Les Allemands et les Italiens forment toujours les contingents les plus nombreux, même si le nombre de Français se rendant en Croatie a littéralement explosé, passant de 33 000 en 1999 à 370 000 en 2004.

Beaucoup d’habitants du littoral croate et des îles survivent en cumulant les aides sociales et des petites activités saisonnières liées au tourisme, ou bien en louant des chambres. Pour multiplier ces capacités d’accueil «sauvages», des milliers de maisons se construisent, souvent sans aucun permis d’urbanisme, notamment dans le secteur central de la côte, entre Zadar et Makarska, généralisant un mitage général du littoral croate, tandis que les belles demeures anciennes sont massivement achetées par des étrangers. Cette dérive risque d’avoir les pires conséquences environnementales à très brève échéance, mais la Croatie ne semble pas encore prendre conscience du danger.

Seules les autorités locales de la petite presqu’île de l’Istrie, au nord de la Croatie, bastion des régionalistes de gauche, essaient de développer une stratégie de «tourisme durable». Ailleurs, l’obsession de rentabiliser au plus vite les investissements risque de détruire en quelques années la «Méditerranée retrouvée» que proclament les campagnes publicitaires de la Croatie. Pour faire face à ces dangers environnementaux, les autorités de Zagreb ont certes proclamé une «zone exclusive» sur une partie de l’Adriatique, au grand dam des voisins du pays, notamment de la Slovénie, dont les 37 kilomètres de côtes risquent d’être étouffées, sans accès aux eaux internationales. La gestion du capital environnemental, touristique et halieutique de la Croatie nécessiterait une approche européenne globale, mais peut-être sera-t-il déjà trop tard quand le pays rejoindra enfin l’Union européenne...


par Jean-Arnault  Dérens

Article publié le 31/12/2004 Dernière mise à jour le 31/12/2004 à 07:49 TU