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Niger

Opération «pays mort»

Le président Mamadou Tandja veut rompre avec l'image d'un Niger famélique. 

		(Photo : AFP )
Le président Mamadou Tandja veut rompre avec l'image d'un Niger famélique.
(Photo : AFP )

Après les manifestations et les grèves qui l’ont émaillé, le mois de juin tire à sa fin avec une opération «pays mort». Jeudi, une très active Coalition d’ONG et d’associations avait en effet appelé les Nigériens à «rester chez eux pour protester en silence» contre les prix excessifs voire l’inexistence des «services vitaux» dans le domaine de l’eau, de la santé, de l’éducation ou du transport. Ulcérées, les autorités dénoncent «un complot» destiné à déstabiliser le pays. Pour occulter l’image internationale d’un Niger famélique, au dernier rang du développement humain, Niamey dénie tout fondement à la grogne sociale.


Jeudi, alors que les forces de l’ordre patrouillaient dans les rues désertées de la capitale, le porte-parole du gouvernement nigérien, Mohamed Ben Omar, assurait que l’opération était «un nouvel échec retentissant». En fait, il reproche surtout à la société civile de descendre dans la rue «pour la moindre revendication». Celle d’aujourd’hui est pourtant de taille puisque la société civile demande la baisse des prix des hydrocarbures d'au moins 35%, la réduction des frais médicaux et de scolarité d'au moins 50% et celle des prix de l'eau et de l'électricité d'au moins 40%. Mais le porte-parole juge ces revendications «irréalistes». Il dénonce aussi des mouvements sociaux qui «distraient» les populations. Car pour Mohamed Ben Omar, «il n'y a que le travail qui libère».

Niamey : «l'Etat n'a rien à voir»

Jeudi dernier, quelque 2 000 habitants de la capitale étaient descendus dans les rues de Niamey à l’appel de la Coalition. Aujourd’hui, celle-ci leur demandait de renoncer à utiliser leurs portables et de boycotter les stations d’essence. En réponse, le gouvernement dit tout net qu’il s’en lave les mains. L'eau et le téléphone sont du ressort du secteur privé, «l'Etat n'a rien à voir», répète le porte-parole du gouvernement. «Quant au carburant, le Niger n'étant pas pays producteur de pétrole, il n'a aucune influence sur le prix du baril», ajoute-t-il. D’ailleurs, plaide Mohamed Ben Omar, «demander aux sociétés et compagnies de consentir ces baisses, c'est leur demander purement et simplement de mettre la clé sous le paillasson et ce sont des milliers de personnes qui se retrouveraient en chômage».

Le Niger, qui compte quelque 12 millions d’âmes dont une bonne moitié d’actifs virtuels, recensait seulement 70 000 salariés en 2002, parmi lesquels 60% d’employés dans le secteur public. Or ce dernier n’est pas plus florissant que ses clients. Selon Niamey, la société nigérienne d'électricité qui importe le courant du Nigeria, la Nigelec, serait incapable de supporter la réduction de 40% des prix exigée par les consommateurs. Le déficit immédiat se chiffrerait à quelque 12 milliards de francs CFA (plus de 18,2 millions d'euros), assurent les autorités. Celles-ci estiment d’ailleurs qu’en matière d’électricité les augmentations ont été raisonnables, à raison de 7 francs CFA depuis la dévaluation de la monnaie ouest-africaine en 1994.

En 2003, le Niger a importé chaque jour quelque 5 400 barils de pétrole. En dehors du minerai d’uranium, d’un peu de bétail ou d’oignons, il n’a pas exporté grand-chose. Plus de la moitié de son budget provient de l’aide extérieure. Et si les cours de l’uranium sont à la hausse ces dernières années, il devra encore compter sur les bailleurs de fonds internationaux pour boucler ses fins de mois. Et cela, malgré la remise totale de sa dette multilatérale consentie en décembre dernier par le Fonds monétaire international (FMI). En 2005, sécheresse et criquets ont affamé quelque 3 millions de Nigériens, au grand dam du président Tandja. Niamey interdit désormais tout reportage sur ce sujet.

Mercredi, alors qu’il était en France pour présenter des produits d’artisanat nigérien à la bourse du commerce de Paris, le Premier ministre, Hama Amadou a rejeté les dernières statistiques de l'Unicef qui font état d’un retard de croissance affectant un enfant nigérien sur deux, pour cause de carences alimentaires et de manque de soins médicaux. Selon Hama Amadou, ces chiffres sont faux. Et si la malnutrition perdure au Niger (à un niveau très sévère pour 15 % des moins de cinq ans selon l’Unicef), le Premier ministre l’attribue «à des tabous alimentaires plus qu'à l'absence d'aliments». Ce n’est pas vraiment l’avis du Programme alimentaire mondial (PAM) qui estime que, cette année encore, le Niger court le risque d’une pénurie alimentaire.

Impossible de serrer davantage la ceinture

Hama Amadou entend donner du Niger «une autre image que celle de l’Etat le plus pauvre du monde» car, dit-il, «un pays peut être pauvre et choisir résolument le chemin du progrès et de la création de richesses». En attendant ces jours meilleurs, les Nigériens font régulièrement savoir dans la rue qu’il leur est impossible de serrer leur ceinture d’un cran supplémentaire. En 2005, la Coalition contre la vie chère est parvenue à repousser un projet de taxe sur la valeur ajoutée (TVA) de 19% sur les produits de consommation courante. De leur côté, les 40 000 fonctionnaires ont arraché 10% d’augmentation à partir de janvier 2006. Mais les agents des impôts poursuivaient jeudi une «grève générale de quatre jours» lancée mardi contre la décision du gouvernement de faire lever l’impôt par les forces de l’ordre, c’est-à-dire, «par un autre corps que celui légalement désigné», selon eux.

Fin mars, le président Tandja avait lancé une «opération coup de poing» pour recouvrer quelque 26 milliards de francs CFA (environ 40 millions d'euros) d'arriérés fiscaux accumulés entre 1998 et 2005, selon le ministère des Finances. Cette méthode fiscale musclée aurait été payante, selon les autorités, rapportant au Trésor public près de dix milliards de francs CFA (plus de 15 millions d'euros) en mai 2006 et près de 9 milliards en avril. Mais les agents du fisc sont furieux et inquiets pour leur avenir. Ils ne sont pas les seuls. Etudiants, enseignants, syndicats et partis d’opposition se sont également mobilisés ces dernières semaines pour réclamer de meilleures «conditions de vie et de travail» à l'Université Abdou Moumouni Dioffo, l'unique université du pays.

Les activités académiques ont repris récemment dans la faculté et une vingtaine d’étudiants ont été relâchés après les violentes manifestations du 1er juin. Mais le campus est toujours fermé. Aujourd’hui, les universitaires réclament sa réouverture. Ils exigent aussi «l'arrêt du pillage des maigres ressources» affectées à l’éducation et la promotion d’une «école de qualité». «Pour ramener le calme, le Premier ministre a ordonné le paiement des six mois d'arriérés de bourses à tous les étudiants bénéficiaires, soit quelque 182 millions de francs CFA», indiquent les autorités. Mais, «depuis la fermeture du campus, les étudiants sont réduits à la clochardisation, à la merci des moustiques et de la pluie», déplorent les syndicats.

A la mi-juin, ce sont les 5 000 infirmiers et agents de l'action sociale qui faisaient «une grève de deux jours dans tout le pays» pour obtenir le paiement de «3 à 4 mois d'arriérés de salaires et d'heures supplémentaires datant de 2004 et 2005 et estimés à plus de 80 millions de francs CFA». Le président de la Coalition contre la vie chère, Nouhou Arzika, ne désarme pas. Au nom des mal-payés et des sans-emploi, il demande au gouvernement de «créer les conditions pour rendre accessibles à tout le monde des biens et des services aussi vitaux que ceux qui concernent la santé, l'éducation et l'eau». «La misère est accablante et indescriptible pour la grande majorité de mes concitoyens», renchérit un membre de la coalition.

L’année dernière, le gouvernement a dû faire des concessions. Aujourd’hui, il invoque la remontée des cours de l’uranium (de 10 dollars en 2003 à 45 en juin 2006) pour promettre une embellie. De son côté, la Banque mondiale a approuvé le 13 juin un crédit de 50 millions de dollars pour un projet de «réforme des politiques rurales et sociales» visant à «améliorer la gestion des ressources et les prestations de services en faveur des pauvres du Niger». En attendant, la société civile demande des comptes à ses élus.



par Monique  Mas

Article publié le 22/06/2006Dernière mise à jour le 22/06/2006 à TU

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Hama Amadou

Premier ministre nigérien

«Dans certaines régions du Niger, nous avons un problème de malnutrition lié davantage à des comportements culturels qu'à l'absence d'aliments.»

[21/06/2006]

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