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Mexique

La vie reprend son cours à Oaxaca

Après l'intervention de la police fédérale dimanche, qui a repris la ville des mains des rebelles, Oaxaca retrouve son calme. Mais le gouverneur de l'Etat refuse toujours de démissionner, malgré la pression de la population, de son parti et du Sénat. Retour sur cinq mois de crise.

De notre correspondant à Mexico

En acceptant le recours aux forces fédérales, Ulises Ruiz (photo) a démontré son impuissance à gouverner son Etat.  

		(Photo: AFP)
En acceptant le recours aux forces fédérales, Ulises Ruiz (photo) a démontré son impuissance à gouverner son Etat.
(Photo: AFP)

Depuis plus de cinq mois, l’Etat d’Oaxaca est paralysé. A l’origine, le syndicat des instituteurs qui regroupe 70 000 enseignants réclamait une nouvelle définition des zones de travail, avec un ajustement proportionnel des salaires. Plutôt que d’établir un dialogue, le gouverneur de l’Etat, Ulises Ruiz, a envoyé une première fois la troupe le 14 juin dernier  pour disperser les manifestants. Cette répression a entraîné la mobilisation de la population qui s’est solidarisée avec les instituteurs.

L’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca (APPO) regroupe tous les laissés pour compte de la société: les indigènes, le petit personnel du tourisme, les chauffeurs de taxis et d’autobus et tous les employés du commerce qui se sont mobilisés pour soutenir les instituteurs et réclamer avec eux la destitution du gouverneur. Politiquement, c’est une Assemblée franchement marquée à gauche, souvent radicale. Certains de ses membres feraient partie des groupuscules révolutionnaires qui apparaissent en arme sporadiquement dans les villages pour dénoncer les exactions des caciques locaux. Faute de pouvoir dialoguer avec le gouverneur, APPO et instituteurs ont décidé de prendre la ville. 500 barricades ont été montées. Le gouverneur, suivant les vieilles habitudes, a laissé pourrir la situation, envoyant quelques paramilitaires pour effrayer les manifestants.

Diviser pour mieux régner

Cinq mois plus tard, les instituteurs ont finalement gain de cause. Une augmentation substantielle, le paiement des jours de grève et de nouvelles zones de travail pour l’année qui vient. Avec de tels arguments, une majorité vote la reprise des cours. Ulises Ruiz  pense que l’APPO ne peut continuer à manifester tout seul, il envoie ses «nervis»: quatre personnes sont assassinées, dont un journaliste américain. Le gouvernement central qui, au nom de l’autonomie des Etats, ne voulait pas intervenir dans le conflit, décide, sous la pression nationale et internationale, de rétablir l’ordre. Après un ultimatum lancé par le président Vicente Fox auquel l’APPO n’a pas répondu, la police fédérale entre en action dimanche. Une opération musclée qui dure de midi à 6h le lendemain matin. 4 500 policiers, appuyés par 120 agents spéciaux, six hélicoptères et quatorze tanks anti-émeute, récupèrent la ville sans tirer un seul coup de feu.

Lorsque les contestataires voient que les forces de l’ordre n’ont pas l’intention  de récupérer la ville par la violence, le climat se détend. Le bain de sang est évité. La population solidaire suit les efforts de la police pour récupérer les rues une à une, lui offrant ironiquement des œillets blancs avec des messages de paix.  Lorsque la police est contrainte de reculer, l’hymne nationale ou des chants de lutte sont aussitôt entonnés par les rebelles. Vers minuit, les forces de l’ordre reprennent le Zocalo, la place principale d’Oaxaca, ce qui leur permet de se redéployer dans toutes les directions.

Pour le ministre de l’Intérieur, Carlos Abascal, la reprise de la ville, sans une perte humaine, est un succès. Curieusement, comme pour se démarquer, il déclare que « la présence de sa police n’avait pas pour objectif de soutenir le gouverneur de Oaxaca ni de réprimer les manifestants, mais simplement de rétablir l’ordre et de rendre la ville aux habitants ». Mission accomplie: les forces policières ont remplacé les manifestants, mais le problème de fond reste entier.

Chronique d’une démission annoncée

En acceptant le recours des forces fédérales, Ulises Ruiz, le gouverneur de Oaxaca a démontré son impuissance à gouverner son Etat. La logique voudrait qu’il démissionne mais il s’y refuse catégoriquement, estimant qu’il a été légalement élu. Malgré la présence de la police, les membres de l’APPO, ont repris les manifestations pour réclamer sa démission. La situation est devenue si critique que le gouvernement central de Vicente Fox, après avoir démontré son autorité par la force, est en train de satisfaire une à une les revendications des manifestants. Le Sénat, à l’unanimité, demande lui aussi à Ulises Ruiz  de «reconsidérer sa décision pour contribuer au rétablissement d’une bonne gouvernance».  Il lui propose de prendre «un congé pour aider à résoudre cette crise qui a mis en faillite la capitale de l’état». Ruiz sera vraisemblablement contraint à démissionner car même son parti, le PRI,  lui tourne le dos.

Le déroulement de cette crise met en évidence le fait que la population mexicaine admet de moins en moins d’être gouvernée par des caciques autoritaires plus préoccupés d’enrichissement personnel que de résoudre les vrais problèmes de leur Etat. D’autre part, si les revendications ne sont pas prises en compte, il pourrait bien y avoir l’apparition de mouvements révolutionnaires, c'est-à-dire une guérilla populaire certainement plus radicale encore que celle des indiens zapatistes du sous-commandant Marcos.



par Patrice  Gouy

Article publié le 01/11/2006 Dernière mise à jour le 01/11/2006 à 08:33 TU