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Kosovo

Une indépendance sans souveraineté

Article publié le 30/03/2008 Dernière mise à jour le 30/03/2008 à 16:05 TU

Six semaines après sa proclamation d’indépendance, où va le Kosovo ? Alors que les zones serbes sont entrées dans une logique de sécession, la mise en place des nouvelles missions internationales se heurte à d’insurmontables problèmes. La joie des Albanais, qui ont enfin vu leur rêve d’indépendance se réaliser, risque d’être sans lendemain.

Pristina en février 2008, à la veille de l'indépendance du Kosovo.( Photo : AFP )

Pristina en février 2008, à la veille de l'indépendance du Kosovo.
( Photo : AFP )

De notre correspondant dans les Balkans, Jean-Arnault Dérens

Le nouveau Kosovo ne disposera d’aucune des compétences qui sont normalement celles d’un État. Sa monnaie est l’euro, sa sécurité est assurée par les troupes de l’OTAN de la mission KFOR, et les autorités élues seront étroitement contrôlées par les missions internationales. En réalité, seules les formes de la tutelle internationale ont changé, à une différence près toutefois : l’autorité de Pristina ne pourra aucunement s’exercer sur près d’un quart du territoire, les zones serbes étant entrées dans une logique ouverte de sécession.

Ce Kosovo « indépendant » aura aussi bien du mal à trouver sa place sur la scène internationale. A la fin du mois de mars, 36 États seulement avaient reconnu bon indépendance. On est bien loin des « cent reconnaissances » rapidement attendues par le Premier ministre Hashim Thaçi. Au sein même de l’Union européenne, les positions sont loin d’être unanimes, puisque certains États excluent catégoriquement de reconnaître le Kosovo : tel est le cas de la Roumanie, de la Grèce, de Chypre, de l’Espagne et de la Slovaquie. Dans ces conditions, le Kosovo ne pourra pas adhérer à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ni au Conseil de l’Europe, qui demandent l’unanimité des États membres. Le sommet européen de samedi 29 mars, en Slovénie, n’a pas permis d’avancer vers un éventuel compromis, et le Sommet de l’OTAN à Bucarest risque fort de confirmer, une fois de plus, les divisions internationales sur le Kosovo.

L’adhésion du Kosovo à l’ONU est même fort incertaine. La plupart des États d’Afrique et d’Asie excluent de le reconnaître, essentiellement parce que son accession à l’indépendance apparaît comme une décision américaine, contraire à la Charte des Nations unies. Même les pays du monde arabo-musulman sont très réticents : l’anti-américanisme se révèle plus fort que l’hypothétique solidarité avec un Kosovo majoritairement musulman.

« La pagaille actuelle promet des lendemains ravageurs »

Sur le terrain, l’Union européenne entend déployer une nouvelle mission, Eulex, qui aura des compétences dans les domaines fort stratégiques de la police et de la justice. On sait déjà que cette mission ne pourra pas se déployer, du moins à brève échéance, dans les zones serbes, car les Serbes la rejettent catégoriquement. En considérant la déclaration d’indépendance comme nulle et non avenue, ainsi qu’il était d’ailleurs parfaitement prévisible, Belgrade a fait dérailler le scénario imaginé par les Occidentaux. La mise en place d’Eulex se heurte également au maintien de la mission des Nations unies (Minuk), dont la présence est prévue par la résolution 1244 des Nations unies, toujours en vigueur. La redéfinition de la tutelle internationale révèle un niveau surprenant d’improvisation, et les fonctionnaires onusiens n’ont aucune intention de laisser la place à leurs collègues européens.

Si la population albanaise a encore le cœur à la fête, elle risque fort de déchanter bien vite : la situation économique a peu de chances de s’améliorer, malgré les milliards promis par l’UE. Le Kosovo compte près de 60% de chômeurs, alors que 60% de la population a moins de 25 ans : la bombe sociale qu’il représente n’est pas près de se désamorcer. La Serbie continue d’affirmer ses droits sur nombre d’entreprises du Kosovo, dont la privatisation se révèle, de ce fait, impossible. Sur ce point, l’indépendance ne change rien, car la modification du statut politique d’un territoire n’a pas de conséquences sur les propriétés.

De surcroît, les éléments radicaux ne tarderont pas à se mobiliser contre la sécession  des zones serbes. De ce point de vue, tout le monde attend avec impatience le verdict qui sera rendu jeudi à La Haye contre Ramush Haradinaj, ancien commandant de l’UCK et ancien Premier ministre. Sa remise en liberté paraît probable : le procès n’a rien pu prouver, puisque tous les témoins de l’accusation avaient été éliminés ou se sont récusés devant le tribunal Ramush Haradinaj pourrait jouer la carte de la surenchère patriotique pour faire pièce à son rival, également ancien commandant de l’UCK, l’actuel Premier ministre Hashim Thaçi.

« On a voulu acheter le calme des Albanais en satisfaisant leur revendication symbolique, mais le but était bien sûr que le Kosovo n’ait aucune souveraineté effective. Les problèmes ont simplement été repoussés et la pagaille actuelle promet des lendemains ravageurs », conclut, sous couvert de l’anonymat, un fonctionnaire international à Pristina.