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Sénégal

Le nouveau Sénégal <br>selon Moustapha Niasse

A la veille de l'ouverture de négociations avec les indépendantistes casamançais, le 16 décembre, et d'un référendum sur la nouvelle constitution sénégalaise le 7 janvier prochain, Moustapha Niasse, de passage à Paris, a accepté de se confier à RFI Internet. Plutôt discret depuis sa nomination au poste de premier ministre, en avril dernier, l'ancien cacique du Parti socialiste sénégalais, passé à la dissidence, justifie son silence par sa volonté de ne pas gêner l'action du président Abdoulaye Wade. Pourtant, ce diplomate chevronné, qui a entamé une deuxième vie politique en rompant avec le camp socialiste, fait tout sauf de la figuration.
«La rédaction d'une nouvelle constitution n'est pas indispensable, elle est utile et opportune. Car un régime a vu le jour le 19 mars 2000, prenant la place d'un autre régime politique présent pendant des décennies.» Moustapha Niasse n'est pas homme à multiplier les déclarations publiques, de surcroît à l'emporte pièce. Cet ancien diplomate, qui cultive la simplicité, n'en joue pas moins un rôle clé depuis l'alternance historique qui a mis fin, il y a neuf mois, à quarante ans de pouvoir socialiste. Le 7 janvier prochain, les Sénégalais se prononceront sur un projet de nouvelle constitution qu'il entend défendre. Tout en reconnaissant certains mérites à un pouvoir dont il fut l'un des caciques, le premier ministre sénégalais tient en effet à marquer sa différence avec le parti qu'il a quitté en 1999, pour fonder son propre mouvement, l'Alliance des forces pour le progrès (AFP): «Ce régime a connu des dérives auxquelles il fallait mettre fin. Dérives dans la manière de gouverner et dans la manière de partager les responsabilités. Le régime présidentiel était accentué, concentré. Il fallait le déconcentrer en donnant plus de prérogatives au gouvernement sans enlever au président l'essentiel de ses prérogatives qui doivent faire de lui un arbitre.»

Un semi-présidentialisme à la française

Le projet de constitution, initié par le président Wade, a néanmoins fait l'objet d'intenses négociations entre le chef de l'Etat et son premier ministre et déjà entraîné la démission d'un ministre. «Abdoulaye Wade était favorable à un régime présidentiel, mais il a accepté nos amendements», explique Moustapha Niasse. Le gouvernement a ainsi apporté un certain nombre de changements visant à redonner sa place au parlement. «Le nouveau texte, et cela dépendra des individus en charge du respect de l'application de la constitution, permettra au gouvernement d'être responsable devant l'assemblée nationale». Le premier ministre devra s'y présenter et y exposer son programme pour obtenir un vote de confiance des députés. Ce qui n'était pas le cas jusqu'à maintenant. En retour, le président de la république aura le droit de dissoudre l'assemblée nationale, ce qui était impossible jusqu'ici et aurait obligé Abdoulaye Wade a cohabiter avec une majorité qui lui est hostile pendant plusieurs années. «C'est ce que nous appelons, le parlementarisme rationalisé», souligne Moustapha Niasse. En clair un régime semi-présidentiel à la française, qui résulte d'un compromis avec le chef de l'Etat. Mais en ajoutant une dose de parlementarisme au système actuel, il s'agissait aussi de respecter un engagement pris au départ par le Front de l'Alternance, dont font partie le PDS du président et l'AFP, en faveur d'un renforcement des pouvoirs de l'assemblée.

Moustapha Niasse reconnaît que d'autres questions ont fait l'objet de discussions avec le chef de l'Etat, comme le principe de laïcité que celui-ci souhaitait retirer du projet. «Il a fait preuve d'une grande ouverture. Il a compris que la supprimer risquait de fragiliser les minorités religieuses». D'aucuns n'excluaient pas, il est vrai, que des extrémistes religieux s'engouffrent un jour dans la brèche. «J'ai fait partie de ceux qui souhaitaient le maintient de la laïcité. Le 15 novembre, Abdoulaye Wade m'a reçu dans son bureau et m'a donné son accord pour la réintroduire.»

La plupart des partis soutenant la coalition au pouvoir, dont le sien, devraient appeler à voter «oui» au référendum. En cas de vote positif, le chef de l'Etat aura les mains libres pour dissoudre l'assemblée, et convoquer des élections législatives, prévues pour l'instant pour le mois de mars prochain. Soucieux de son indépendance, Moustapha Niasse a décidé que son parti ferait cavalier seul. Une décision qui relance les rumeurs sur son éventuel départ du gouvernement. Le leader de l'AFP réserve pour l'instant sa décision. Sans doute jusqu'aux législatives.

Ce scrutin s'annonce comme un test pour le pouvoir issu de la présidentielle de février et mars 2000, face à une population qui attend toujours le «sopi», le changement tant promis par Abdoulaye Wade, et ne semble guère mobilisée par le projet de nouvelle constitution. «Huit mois, c'est très peu pour mener à bien des réformes palpables, tempère le premier ministre sénégalais. Il y a eu une rupture. Ce qui signifie une nécessaire restructuration et une mise à niveau. Cela prend du temps, au minimum six mois, l'observation vaut pour n'importe quel pays du monde.»

Dans l'intervalle, de nouvelles négociations sont en train de s'ouvrir sur un autre dossier crucial : celui de la Casamance. Les autorités sénégalaises et les indépendantistes du MFDC (Mouvement des forces démocratiques de Casamance) devaient en principe se retrouver samedi 16 décembre à Ziguinchor, capitale de cette région du sud du Sénégal, coincée entre la Guinée-Bissau et la Gambie, pour tenter de mettre un terme à dix-huit ans de lutte armée. «Pour la première fois, je suis optimiste, assure Moustapha Niasse. Il était supposé que le général Mané, mort il y a quelques semaines [et qui avait tenté de renverser le président Bissau-Guinéen], était l'un des soutiens les plus dynamiques du MFDC. Ensuite le pouvoir le chef de l'Etat, Kumba Yala, a opté résolument pour ne plus accepter que la Guinée Bissau servent de base arrière aux mouvements qui sont sur le terrain en Casamance. Enfin, l'abbé Diamacoune Senghor, chef du mouvement, a signé le communiqué du 23 novembre fixant la date des négociations, ce qui est un signe de bonne volonté.»

Le premier ministre sénégalais reconnaît que le processus ne sera pas simple compte tenu des difficultés passées et des nombreux accords de paix avortés. Toutefois le nouveau pouvoir sénégalais n'a pas ménagé ses efforts ces derniers mois, notamment par l'intermédiaire du général Niang, le ministre de l'Intérieur, chargé de mener les pourparlers avec le MFDC. Il reste bien sûr à savoir quelles concessions seront offertes aux indépendantistes, pour qu'ils acceptent de déposer les armes. «Tout cela sera l'objet des négociations qui vont commencer, confie Moustapha Niasse. Mais tout le monde a à y gagner.»



par Christophe  Champin

Article publié le 15/12/2000