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Rwanda

Kagame triomphe

Le président sortant Paul Kagame a remporté avec plus de 94% des voix, la première élection présidentielle pluraliste au Rwanda depuis l’indépendance de cette ancienne colonie belge en 1962. Alors que les sympathisants de Kagame organisent des fêtes populaires à travers le pays, le candidat malheureux, Faustin Twagiramungu, annonce qu’il va contester devant la justice un scrutin qu’il juge truqué.
Il est deux heures du matin. Soudain, une explosion de joie embrase le stade Amahoro, dans le centre de Kigali. «94,3%, Kagame , Oye !»: le résultat (encore partiel à cette heure) incroyable scintille sur le tableau d’affichage électronique. Les 15 000 partisans du président-candidat réunis pour la soirée électorale ont le visage rivé sur le score. Comme pour mieux y croire. Les chansons à la gloire du Front patriotique rwandais (FPR) et du candidat victorieux se succèdent et le stade prend l’allure d’une immense discothèque. Kagame se fait attendre. Une heure encore, puis il arrive dans un énorme véhicule blindé de couleur blanche. Vêtements décontractés, une casquette «FPR» à la main, il salue la foule dont les acclamations résonnent dans toute la ville. «C’est la victoire de tous les Rwandais, la victoire de l’unité du pays !», s’exclame le nouveau président élu. «C’est la victoire de la sécurité, vous n’aurez pas à le regretter !», poursuit-il d’une voix forte, presque criarde. Le tout sous les yeux ébahis des observateurs étrangers présents dans le stade, que le résultat laisse perplexes. La victoire de Kagame était prévisible bien sûr. Evidente depuis les premiers résultats à l’issue du dépouillement des bureaux de vote à travers le pays, qui donnaient partout Kagame largement vainqueur. Mais plus de 90%, pour le chef de l’ex-rébellion tutsie dans un pays à majorité hutu, rend sceptique.

«Je savais que Kagame allait gagner, mais l’important c’était que Faustin fasse un résultat satisfaisant pour montrer qu’il y a une opposition dans le pays», rage un des rares sympathisants de Twagiramungu qui accepte de s’exprimer, sous couvert d’anonymat. «Plus de 90%, ce n’est pas possible, je n’y crois pas !». Très irrité au lendemain du scrutin, le candidat malheureux, qui n’a remporté que 3,5% des suffrages, a immédiatement contesté la transparence des élections. «Je vais porter plainte devant la Cour suprême. Je conteste le résultat de ces élections qui n’ont pas été justes et équitables, vues les pratiques purement malhonnêtes qui les ont caractérisées», s’est exclamé mardi Twagiramungu, d’une voix hargneuse devant un parterre de journalistes. Selon le candidat indépendant, nombre de ses partisans se sont plaints d’avoir été forcés de voter Kagame, après des pressions et des intimidations. Douze responsables de la campagne de Twagiramungu ont été arrêtés à deux jours de l’élection, accusés de tentative de sabotage du scrutin.

La sécurité au détriment de la démocratie ?

Dans ce pays pauvre, la différence de moyens entre les deux candidats est une autre explication du résultat. Aux meetings grandioses du candidat du FPR, minutieusement organisés, avec T-shirts, casquettes et amusements musicaux offerts à la population, Twagiramungu n’a pu opposer que de petites réunions improvisées dans des terrains vagues. Mais à travers tout le pays, ils étaient peu nombreux à dénoncer d’éventuelles fraudes électorales. Pendant toute la nuit qui a suivi l’élection, douze heures d’affilées, les tambours et la musique ont retenti en l’honneur du nouveau président élu.

«Nous voulions la paix et la sécurité, rien de plus. Après, on pourra reconstruire le pays», explique une électrice de Kagame qui savoure la victoire. Même son de cloche à la sortie du stade: «Nous avons assez souffert, nous voulons vivre en paix», se réjouit un jeune homme. Même si les quelque 95% annoncés pour Kagame semblent irréalistes selon la plupart des observateurs, il ne fait aucun doute qu’il a largement remporté ce scrutin. L’homme fort depuis neuf ans a réussi à imposer son idéal de sécurité. Il n’y aura pas eu de vote ethnique: non seulement par manque de compétition, mais aussi par la personnalité de Kagame. Pour les Hutus, qui n’hésitent pas à critiquer le parti au pouvoir, Kagame bénéficie d’un traitement spécial. «Le FPR est omniprésent et empêche toute opposition, et je ne le soutiendrai pas. Mais le président, c’est différent; il a quand même empêché un bain de sang au Rwanda, il n’y a pas eu trop de revanches après le génocide», affirme Albert, un Hutu rescapé du génocide. A tort ou à raison, Kagame est donc vu comme un gage de sécurité pour tous les Rwandais. Certains gestes à l’attention de la communauté hutue ont confirmé ce sentiment: la libération de près de 25 000 prisonniers en début d’année et la réintégration d’ex-membres des forces armées rwandaises dans la nouvelle armée depuis 94.
Mais combien de temps les Rwandais pourront-ils se contenter de sécurité au détriment de la démocratie ?



par Pauline  Simonet

Article publié le 26/08/2003