Rechercher

/ languages

Choisir langue
 

Haïti

Dérive incontrôlable

L’extension du mouvement insurrectionnel en Haïti, caractérisée par la perte de contrôle de nombreuses villes du pays par le pouvoir central, provoque une très vive inquiétude de la communauté internationale qui, néanmoins, peine à définir les axes d’une intervention dont le caractère paraît pourtant inéluctable à mesure que la situation se dégrade.
Les informations en provenance d’Haïti font état d’un situation chaotique. L’insurrection a gagné l’essentiel du pays où, villes après villes, des groupes armés, très mobiles, défont les forces de l’ordre fidèles au régime. Ces dernières, peu motivées et faiblement équipées, semblent incapables de faire face à la situation et cèdent peu à peu le terrain aux insurgés. L’absence initiale de leadership du mouvement insurrectionnel a favorisé au cours de ces derniers jours des renversements d’alliance, avec l’entrée en scène d’anciens miliciens, de retour d’exil à Saint Domingue, ou chefs de la police qui se sont ralliés aux insurgés. Ces derniers disputent désormais à l’opposition légaliste la légitimité de conduire les négociations visant, ni plus ni moins, à obtenir la démission du président Jean-Bertrand Aristide.

De graves incidents accompagnent cet effondrement de l’autorité centrale et la vie quotidienne des populations, qui comptent parmi les plus pauvres du monde, est évidemment très affectée par les événements. Les organisations humanitaires sont très inquiètes. Action contre la faim évoque «un désastre annoncé» et les Nations unies ont exprimé leur vive inquiétude «suite au constat d’une sévère crise humanitaire». L’organisation internationale appelle à l’établissement de couloirs humanitaires afin de garantir l’accès des secours aux populations les plus vulnérables et de répondre à leurs besoins les plus urgents. Le 13 février, l’Onu qualifiait de «gangs» les responsables de la violence armée qui sévissait en Haïti.

Face à la gravité de la situation et la montée des désordres, des voix ont commencé à s’élever pour explorer les modalités d’une intervention. La France a réuni une cellule de crise interministérielle et appelle à un sursaut des parties concernées. «Le gouvernement et l’opposition doivent, sans délai et sans préalable, reprendre un dialogue politique. La responsabilité leur incombe en commun d’ouvrir une issue politique et pacifique à la crise en explorant toutes les ressources constitutionnelles», déclare le ministère français des Affaires étrangères. Le porte-parole en appelle à la communauté internationale qui doit «accroître sa mobilisation», en référence aux organisations internationales et régionales (Onu, qui reste saisie du dossier, la Communauté des Etats Caraïbes Caricom, et l’Organisation internationale de la francophonie, OIF). Enfin le chef de la diplomatie française a également évoqué la question de la mobilisation d’une force internationale de paix.

Washington embarrassé

Pourtant, malgré cette catastrophe en cours, la perspective d’une implication de la communauté internationale reste incertaine, notamment en raison des réticences américaines et du calendrier auquel est soumis Washington. En dépit de la proximité d’Haïti des côtes américaines, et des responsabilités particulières de Washington dans la restauration du régime de Jean-Bertrand Aristide, en 1994, les préoccupations de l’administration Bush se portent actuellement sur d’autres fronts. L’exécutif américain doit gérer, en Irak, une situation explosive et faire face, sur le front intérieur, à une campagne électorale dont l’issue est incertaine.

Dans ces conditions, les Etats-Unis sont embarrassés. A la fois ils témoignent un certain malaise face à la menace d’installation du chaos à leur porte, et en même temps ils considèrent qu’un engagement sur place constituerait «un exercice à hauts risques qui ne rapporte qu’un très petit bénéfice», selon l’expert Daniel Ericsson cité par l’AFP. La question d’une détérioration de la situation telle qu’elle provoquerait un phénomène d’émigration massive est également un scénario auquel s’apprête à faire face l’administration américaine qui a aménagé un camp capable d’accueillir jusqu’à 50 000 réfugiés de la mer sur sa base cubaine de Guantanamo, à quelques encablures des côtes haïtiennes. En tout cas, le secrétaire d’Etat Colin Powell a clairement annoncé qu’une intervention internationale mettant en œuvre des moyens américains ne pourraient avoir lieu sans accord politique de toutes les parties. M. Powell a fait état de discussions avec son homologue français. Et le chef de la diplomatie américaine a manifesté le souci de Washington de ne pas occuper un premier rôle dans cette affaire, mais de demeurer un acteur de second plan.

Cette perspective d’accord politique interne dont rêve la communauté internationale apparaît de toute façon fort lointaine en raison des positions très éloignées des protagonistes. Le président haïtien rejette toute perspective de démission et réaffirme qu’il ira jusqu’au bout de son mandat constitutionnel de cinq ans qui prend fin en 2006. Il n’a pas l’air séduit non plus par la proposition d’installer un gouvernement provisoire et d’organiser des élections législatives, comme le proposent les organisations régionales. D’ailleurs l’opposition légaliste ne veut plus composer avec lui. L’impasse semble totale. Dans ces conditions, lâché par tous, Haïti a de bonne chance de s’enfoncer durablement dans la crise et d’aller jusqu’au bout du processus de violence en cours.


A écouter également :

Reportage de notre envoyée spéciale, Anne Corpet, à Hinche (19/02/2004, 1'29)



par Georges  Abou

Article publié le 19/02/2004