publicite publicite

 

 
Rechercher

/ languages

Choisir langue
 
Annonce Goooogle
Annonce Goooogle

Guyane

Mercure, malformations et infanticides

Quatre espèces de poissons carnivores, dont l'aïmara (photo), sont responsables de 70% de la contamination au mercure. L'aïmara est l'un des poissons les plus faciles à pêcher.(Photo : Jody Amiet)
Quatre espèces de poissons carnivores, dont l'aïmara (photo), sont responsables de 70% de la contamination au mercure. L'aïmara est l'un des poissons les plus faciles à pêcher.
(Photo : Jody Amiet)
Anormalement élevées depuis une première étude réalisée en 1994, les concentrations en mercure dans les cheveux des Amérindiens du haut Maroni (environ 1 000 personnes) continuent à augmenter, révèle une enquête menée l’an dernier. Le résultat d’une étude parallèle sur le taux de malformation congénitales dans ces communautés, est, en revanche, sujet à caution. L’étude n’a pas pris en compte les pratiques infanticides.

De notre correspondant en Guyane

Les Amérindiens du haut Maroni sont, de loin, les Guyanais les plus contaminés.(Carte : Bourgoing/RFI)
Les Amérindiens du haut Maroni sont, de loin, les Guyanais les plus contaminés par le mercure.
(Carte : Bourgoing/RFI)

« Les bébés malformés ou prématurés étaient tués par la famille. Il fallait que la race soit correcte, on ne voulait pas d’handicapés chez les Wayanas. Ca s’est pratiqué jusqu’à l’arrivée des Blancs (assimilée à la mise en place des communes du Maroni en 1970). Ca se fait moins depuis que les femmes enceintes sont déclarées. Mais ça se fait encore en cachette. C’est triste de laisser grandir un enfant handicapé » :  Aïkuwalé Alémin en parle spontanément. Cet Amérindien est agent de santé à Antécume Pata, village de 250 âmes, à 3 heures de pirogue en amont de Maripasoula, commune elle-même enclavée sur le haut Maroni, face à la forêt du Surinam. Akama Opoya, autre Wayana, médiateur culturel à Kayodé, confirme : « Chez nous, les bébés malformés ont été tués par les parents jusqu’en 1996 environ. Le problème se pose toujours pour la fille enceinte sans mari. La famille élimine le bébé ».

Révélant un autre monde au sein de la République, ces témoignages battent en brèche une récente enquête sur les malformations congénitales menée dans ces villages isolés. « Personne ne nous a fait état de telles pratiques », se défend Thierry Cardoso, médecin épidémiologiste qui a réalisé (à partir de 246 naissances officielles entre juin 93 et juin 2005) l’enquête ayant conclu à un nombre « non excessif » de malformations. « Ils sont passés à côté des infanticides. Les grossesses ne sont pas toutes déclarées, et un mort à la naissance ne fait pas l’objet de vérification », confient deux médecins longtemps en poste à Maripasoula. « Les Amérindiens éliminaient aussi un  jumeau sur deux par le passé », poursuit l’un d’eux. « Des Bonis (descendants de noirs marrons) de Maripasoula en ont recueilli. Une Amérindienne sauvée y vit toujours. Sa sœur jumelle, restée en pays indien y est décédée en 1998, victime de la dernière fièvre jaune diagnostiquée en Guyane ».

A la Direction de la Santé (DSDS) à Cayenne, on renvoie la balle : « S’il s’agit d’infanticides suite à des grossesses non déclarées, on ne pourra rien vérifier, la priorité serait plutôt de mieux suivre les grossesses ». Le Conseil général, chargé de la prévention, prévoit l’achat d’un appareil à échographie portable pour aller dans les villages. D’ici là, des Amérindiennes enceintes continueront à affronter en pirogue, les cascades du fleuve jusqu’à Maripasoula, au gré des arrivées par avion de Cayenne de médecins pratiquant l’échographie.

« On est en train de fabriquer des crétins »

Aucun professionnel ne conteste, en revanche, cette conclusion du docteur Cardoso : « en l’état des connaissances, les 8 malformations congénitales observées (2 hydrocéphalies, une trisomie, une agénésie des 2 oreilles, une imperforation anale et du conduit auditif, une anomalie vasculaire et une autre d’un rein) ne peuvent être liées au mercure». Mais pour l’un de ses confrères : « On a fait l’erreur de se focaliser sur les malformations visibles pour savoir si c’était lié au mercure. Or le mercure qui s’attaque au système nerveux central provoque déjà des troubles fonctionnels chez les enfants et l’intoxication augmente. On est en train de fabriquer des crétins ».

L’autre étude réalisée en juin 2005 par le docteur Cardoso et son équipe en atteste : 84% des adultes Wayanas et Emerillons, les deux groupes amérindiens du haut Maroni, ont des concentrations en mercure dans les cheveux excédant la barre de 10 µg/g fixée par l’Organisation mondiale de la santé contre 64% lors de l’enquête réalisée en 1997 (les enfants sont passés de 50 à 54% au-dessus de 10µg/g). Or dès 1998, selon l’Inserm, des tests avaient révélé des altérations du champ visuel, des troubles de la coordination et de la mobilité, liés au mercure, chez les enfants. Des déficiences probablement irréversibles selon une étude aux Iles Féroé sur des enfants intoxiqués à des taux similaires. Hormis quelques cas isolés (qui consomment leur pêche à Sinnamary et dans un village amérindien très en aval sur le Maroni), les Amérindiens du haut Maroni sont, de loin, les Guyanais les plus contaminés.

La raison : ce sont les plus gros consommateurs de poisson (de 250 à 600 grammes par jour). Quatre espèces carnivores, les plus contaminées : l’huluwi, l’aïmara, le mitala et le piraï, leur apportent 70% du mercure. « Ce sont aussi les plus faciles à pêcher » glisse Akama Opoya. « Il y a 3 sources de contamination des poissons », explique Alain Boudou écotoxicologue et président de l’Université de Bordeaux 1, « le mercure oxydé stocké dans les sols en grande quantité en Guyane et que l’homme libère surtout par les activités d’orpaillage mais aussi par la déforestation et la construction de routes ; celui utilisé pour amalgamer l’or au cours de la ruée du début du 20e siècle, et à nouveau aujourd’hui depuis la reprise forcenée de cette activité il y a 15 ans ».

Encourager un virage alimentaire

Certes la Préfecture a interdit l’utilisation du mercure depuis le 1er janvier 2006. Mais cette mesure n’aura aucun effet sur l’érosion des sols libérant le mercure, ni sur les activités aurifères clandestines où l’on se sert toujours de ce métal pour amalgamer l’or. En outre, le mercure est en vente libre au Surinam voisin. La rivière Oulémali « orpaillée », au Surinam, déverse depuis des années ses boues vers Antecume Pata en aval. Coïncidence ? Dans ce village, où certains Amérindiens ont choisi de chercher l’or sur la rive voisine, le taux moyen d’imprégnation est le plus élevé de Guyane : 15µg/g.  En l’état, si la première étude ayant observé la contamination date de 1994, les pouvoirs publics tardent à maîtriser « un dossier pourri », selon une source à la DSDS : « c’est aux gens concernés d’avoir la volonté de changer de régime alimentaire, on ne peut pas décréter qu’on va réduire la contamination sans leur accord ».

En 2001, les Amérindiens avaient exigé un préalable : l’éradication, notamment sur la rivière Waki, en amont de Kayodé, de l’orpaillage clandestin toujours sous la coupe de patrons guyanais de Maripasoula et de Brésiliens. La position des Amérindiens semble avoir évolué depuis un séminaire de plus sur le mercure à Cayenne en 2005. « Ils se sentent victimes et on leur demande de faire l’effort de s’adapter », peste un médecin de Maripasoula. «On n’a pas d’autre alternative que d’enclencher des modifications de comportements puisque le milieu est contaminé », rétorque Philippe Quénel, responsable de la cellule de veille sanitaire Antilles-Guyane. « Mais il ne faudra pas bouleverser l’équilibre nutritionnel sous peine de se retrouver avec des diabètes, des hypertensions, comme chez les Inuits au Québec », prévient Nadine Fréry de l’Institut de veille sanitaire. Au Canada, après cette expérience ratée, « on n’a plus interdit aucun poisson à un adulte jusqu’à un taux de 30µg/g de mercure dans ses cheveux », confie Albert Nantel, médecin à l’Institut de Santé publique du Québec. A Minamata (Japon) et en Irak, des effets neurologiques sévères ont été observés à partir de 40 à 50µg/g.

La DSDS, qui a appelé la Croix-Rouge à la rescousse fin 2005 en lui offrant 600 000 euros, veut encourager un virage alimentaire des femmes enceintes, des femmes allaitantes et des jeunes enfants. L’objectif étant de faire chuter le taux de mercure pour les 6 derniers mois de grossesse, les plus dangereux pour le fœtus. Mais un problème pratique demeure : ces villages isolés, ne sont toujours pas électrifiés, impossible donc d’y conserver et d’y varier les aliments. Aïku Alemin, lui, narre le choc culturel : « Je vais dire au village de ne plus manger de poissons contaminés. Certains refuseront. Car priver les Wayanas des aliments de leur enfance, cela revient à voler leurs âmes ».


par Frédéric  Farine

Article publié le 06/03/2006 Dernière mise à jour le 06/03/2006 à 10:24 TU