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Esclavage moderne

La traite des enfants : un fléau ouest-africain

L'affiche de la campagne de l'Unicef, en 2001-2002, pour dénoncer le trafic et l'exploitation des enfants au Gabon.(Photo : AFP)
L'affiche de la campagne de l'Unicef, en 2001-2002, pour dénoncer le trafic et l'exploitation des enfants au Gabon.
(Photo : AFP)
Des experts des 26 pays d’Afrique de l’Ouest et Centrale sont réunis à Libreville, la capitale gabonaise, autour de la traite des enfants. Pour la première fois l’ensemble des pays de ces deux zones sont rassemblés pour renforcer la coopération multilatérale et tenter d’endiguer ce phénomène. Près de 200 000 enfants sont concernés chaque année par ce fléau dans la région. Certains pays sont des pourvoyeurs d’enfants, tandis que d’autres, les plus riches, sont essentiellement des destinataires de ce trafic. C’est le cas du Gabon où, malgré une loi de 2004 interdisant la traite des enfants, des réseaux de trafiquants ouest-africains continuent d’opérer sans être inquiétés.

De notre correspondante à Libreville

Baba Aboudjac est choqué quand il arrive au Gabon dans les années 80. Choqué de voir que sa communauté, les ressortissants d’Afrique de l’Ouest, est « esclavagiste », s’insurge-t-il ! C’est le drame médiatisé d’une jeune fille togolaise, Rebecca, séquestrée et violée pendant des années par un vieil homme, qui le pousse à agir il y a une dizaine d’années. Le professeur de philosophie entame seul une longue phase de sensibilisation auprès de ses compatriotes. « Petit à petit, j’ai trouvé des gens intéressés à cette cause, et nous avons formé une association en 2000 ». Ileda (« sauvez-nous », en Kotokoli, une langue du Togo) voit le jour.

Sans moyens financiers, l’association parvient pourtant à organiser la fuite de quelques jeunes filles et leur rapatriement dans leur pays d’origine. « Au début on était plus combattu que les trafiquants par les forces de l’ordre », raconte-t-il. Mais Baba ne recule pas. Dans le quartier de l’ancienne Sobraga, à Libreville, une fillette togolaise de 15 ans a besoin de lui. Bonne à tout faire d’une famille gabonaise, elle ne quitte le domicile cossu que pour aller chercher les enfants à l’école au coin de la rue. Victime de sévices corporels et de vexations quotidiennes, elle a alerté des voisins. Mais l’exploitant serait un « grand quelqu’un » et la police n’est pas encore intervenue.

Agents corrompus

Des agents de la police judiciaire, souhaitant garder l’anonymat, confirment l’existence de pressions de Gabonais ou d’étrangers influents. « C’est très frustrant, explique une agente, nous manquons de moyens, et quand on a des éléments pour arrêter un exploitant et un trafiquant, on nous empêche régulièrement d’intervenir ». Et, d’après de nombreux témoignages, les policiers eux-mêmes se laissent facilement corrompre pour relâcher un enfant ou un trafiquant. Nous sommes pourtant loin de dangereux réseaux mafieux et clandestins. Il s’agit plutôt d’entreprises illégales, quasiment familiales, à la portée de tous les regards.

Il suffit de se rendre dans des quartiers  populaires, comme Sotéga ou Nkembo, et de s’adresser à n’importe quel membre de la communauté togolaise ou béninoise. Si le demandeur n’est pas suspect, il finira par être dirigé vers une femme disposée à trouver un enfant. Car la grande majorité des chefs d’orchestre du trafic sont des femmes. Les familles demandeuses paient 400 euros environ pour faire venir un enfant ; elles verseront ensuite une centaine d’euros chaque mois à leur pourvoyeuse. En quelques coups de fils, un enfant est trouvé dans un pays d’Afrique de l’Ouest. Il ne reste plus aux trafiquantes qu’à faire appel à un convoyeur.

Naufrage de pirogues

Bobo (son nom a été changé) est un ancien passeur. Il était chargé d’aller chercher au Togo les enfants « commandés » au Gabon. Un travail à risque qui peut rapporter jusqu’à 3 000 euros par trajet. Les régions de départ sont le plus souvent Sokodé ou Sotouboua, dans le centre du Togo.  « Je ne transportais pas moins de quarante enfants à la fois, sinon le voyage n’était pas assez rentable », raconte-t-il. « Pour traverser les frontières à bord de minibus entre le Togo, le Bénin et le Nigeria, il n’y a aucun problème, poursuit Bobo. Des jeunes gens sont là pour nous faire traverser. Ils mangent de ça : les pots-de-vin ».  Puis direction l’Etat de Cross River, à Calabar ou Oron, dans le Sud-Est du Nigeria, pour la partie la plus pénible du voyage : un trajet de trois à quatre jours dans des pirogues surchargées, sans boussole. « Parfois les pirogues se perdent et le cauchemar se poursuit pendant plus d’une semaine », ajoute Bobo. L’une de ces embarcations a chaviré au mois de mars au large du Cameroun, faisant près de 150 morts.

L’accostage à Libreville se fait n’importe où sur la côte. Encore quelques billets à un policier ou un taximan et les enfants, exténués, sont livrés de nuit à leurs nouveaux « parents ». C’est exactement le trajet suivi par Sadia il y a trois ans. Cette orpheline de 13 ans, emmenée du Togo par sa tante, a travaillé comme ménagère à Libreville jusqu’à ce qu’une femme gabonaise la trouve trop jeune et porte plainte à la police. « Moi je voulais rester au Gabon avec celle qui m’a aidée, mais on m’a dit que ce n’était pas possible », regrette la jeune Sadia. Après avoir passé cinq mois dans un centre d’accueil, elle va pourtant être rapatriée au Togo dans quelques jours. Mais, avec les moyens limités du centre et les problèmes de coopération internationale, comment s’assurer que l’enfant rentrera dans un environnement protecteur avec un projet viable? Si ce n’est pas le cas, il y a fort à parier que la jeune fille retournera inéluctablement dans le réseau de la traite.


par Pauline  Simonet

Article publié le 10/05/2006 Dernière mise à jour le 10/05/2006 à 15:06 TU