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Guyane

La France perd le contrôle de sa forêt amazonienne

C'est dans ce camp isolé en forêt guyanaise que deux guides, piroguiers-charpentiers, ont été tués par balle.(Photo : association Arataï)
C'est dans ce camp isolé en forêt guyanaise que deux guides, piroguiers-charpentiers, ont été tués par balle.
(Photo : association Arataï)
Deux guides d’un camp d’écotourisme ont été tués par balles dans une réserve de la forêt guyanaise. A proximité, une station scientifique du CNRS (Conseil national de la recherche scientifique) a été évacuée. Lundi, deux meurtriers présumés ont été livrés ligotés aux gendarmes par des chercheurs d’or brésiliens clandestins.

De notre correspondant en Guyane

« J’ai tracé cette réserve des Nouragues de 100 000 hectares, la plus vaste de France. Elle devait protéger notre station scientifique créée en 1986 », raconte Pierre Charles-Dominique, directeur scientifique au CNRS-Guyane. « La Drire (Direction régionale de l’industrie, de la recherche et de l’environnement) m’avait demandé in fine d’éviter les zones à potentiel aurifère ».

Station scientifique des Nouragues : la «bulle des cimes», un ballon d'hélium, survole la canopée le long de cordes de 4 kilomètres.(Photo : CNRS)
Station scientifique des Nouragues : la «bulle des cimes», un ballon d'hélium, survole la canopée le long de cordes de 4 kilomètres.
(Photo : CNRS)

Depuis, la station amazonienne de l’Europe, dominée de 300 mètres par un inselberg, « a permis d’étudier 40 000 arbres, de répertorier 72 espèces de chauve-souris sur 6 km² quand il n’y en a que 33 de l’Europe à l’Asie tempérée. Nous y avons investi sur une bulle des cimes, un ballon d’hélium qui parcourt la canopée sur 4 km », s’enthousiasme malgré tout M. Charles-Dominique. Car la communauté scientifique internationale est en émoi. Jeudi 18 mai, à une heure de pirogue de cette station isolée sans axe routier vers Cayenne, on a retrouvé les corps en décomposition de 2 guides du camp d’écotourisme de la rivière Arataï, tués par balles.

« Les meurtriers ont emporté tronçonneuses, téléphone satellite, radio, télé, moteurs de pirogue, bidons d’essence», indique Muriel Nugent, conservatrice de la réserve. Depuis le drame, le camp est vide. Et la station scientifique a été évacuée par hélicoptère par le CNRS. Pointée du doigt : l’insécurité liée à l’orpaillage clandestin, en vogue dans la réserve depuis 2002. « A 25 minutes de pirogue de la station, il y a une entrée pour les sites illégaux de la crique Ipoucin, au nord-est des pistes pour bulldozers. L’an dernier, pas loin, j’ai essuyé un tir d’intimidation en voulant récupérer une pirogue volée », raconte M. Charles-Dominique.

Des orpailleurs clandestins auxiliaires de police

Du 19 au 21 mai, une opération Anaconda, prévue de longue date, a démantelé des sites aurifères clandestins au nord-est de la réserve : « A chaque moteur cassé, on martelait : c’est pour le meurtre de l’Arataï, afin de mettre la pression », explique Michel Pons, chargé de communication à la gendarmerie. Butin, selon ce dernier : 5 000 litres de carburant, un quad et une dizaine de moteurs. Conséquence : des orpailleurs clandestins ont interpellé les meurtriers présumés, deux Brésiliens, puis prévenu un orpailleur légal qui a répercuté l’information aux gendarmes de Cayenne. « Lundi 22 mai, à leur arrivée au village clandestin Gogo, les gendarmes ont trouvé 2 meurtriers présumés ligotés à un arbre, surveillés par des orpailleurs clandestins, disons, de bonne moralité », indique Michel Pons.

Ces « collaborateurs » ont gagné un sursis pour leur activité illégale : le deal est courant avec les chercheurs d’or illégaux qui évoluent comme chez eux dans la forêt guyanaise. « En 2004, j’y ai pris des photos d’une boite de nuit avec tables numérotées, vidéo et strip-tease, raconte encore éberlué cet officier de police judiciaire (OPJ), il m’est aussi arrivé d’être appelé en forêt pour un meurtre. Entre-temps les clandestins avaient arrêté le coupable, assis sur une chaise dans un carbet, surveillé par 10 hommes. Il y avait même l’arme du crime ».

Les deux individus, livrés lundi, ont été mis en examen pour le double homicide de l’Arataï. Selon la gendarmerie, l’un des deux serait de surcroît impliqué dans l’assassinat de Philippe Gros : ce riverain de l’Approuague (fleuve de l’Est) renseignait les gendarmes sur les sites clandestins. En novembre 2005, il avait été retrouvé dans sa pirogue avec une balle dans la nuque.

Scientifiques sous protection

« Nos grosses opérations Anaconda sont souvent éventées », déplore un OPJ. « Les gendarmes mobiles qui débarquent en Guyane sont jeunes, Cayenne rengorge de jolies Brésiliennes. Avec la radio, il est facile de prévenir les sites isolés en forêt ». Pour éviter les fuites, un « Anaconda » ne requiert désormais plus qu’une dizaine de gendarmes dans 2 hélicoptères (le seul que compte la gendarmerie pour un territoire vaste comme le Portugal, plus un engin civil). « Nous revenons ainsi rapidement sur le littoral pour juguler la délinquance de voie publique qui explose (plus 33% en 2005)», souligne le colonel Pierre Mondillon.

De leur côté, des patrons de sites légaux font état d’intrusion d’hélicoptères brésiliens qui ravitailleraient, la nuit, des chantiers clandestins de l’Est. A l’Ouest, des avions venus de Paramaribo atterrissent sur la rive surinamienne du fleuve Maroni sur des aérodromes non contrôlés. Le matériel rejoint ensuite les sites guyanais de Maripasoula et de l’Abounami. L’or étant à plus de 16 euros le gramme, le crédit est redevenu une institution et les sites détruits se reconstruisent vite. De l’avis général, le « crack » y est de plus en plus couru avec son cortège de violences.

Cayenne reste aussi un centre nerveux de la logistique. A 80 Km à l’Est, par la nationale, la piste Bélizon, voie d’accès aux sites d’Ipoucin, « fourmille de véhicules la nuit, sans barrage de gendarmerie », souligne un patron légal du coin, toujours armé. Dans ce marigot, Catherine Bréchignac, la présidente du CNRS, a annoncé hier à Cayenne « le retour des scientifiques sur la station des Nouragues, mardi 30 mai, le préfet m’ayant garanti que le site serait sécurisé par des gendarmes, le temps que le CNRS trouve une société de gardiennage ». Des agents de sécurité protégeant des scientifiques dans une réserve en forêt ? En Guyane, une réalité inimaginable il y a 10 ans dépasse aujourd’hui la fiction.


par Frédéric  Farine

Article publié le 26/05/2006 Dernière mise à jour le 26/05/2006 à 11:13 TU