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Guinée

Grève générale anti-corruption

Mamadou Sylla, l’ancien président du patronat guinéen, PDG du groupe Futurelec Holding, première fortune du pays et ami du chef de l’Etat.  

		(Source : Futurelec)
Mamadou Sylla, l’ancien président du patronat guinéen, PDG du groupe Futurelec Holding, première fortune du pays et ami du chef de l’Etat.
(Source : Futurelec)
Plus de six mois après la grève massive marquée par une répression meurtrière qui avait fait une vingtaine de morts, un nouveau mouvement a été lancé, mercredi, contre la corruption et le pouvoir personnel de Lansana Conté. A l’appel de deux syndicats et de quatorze partis d’opposition, la grève générale «illimitée» était bien suivie à travers le pays. C’est la libération, sur ordre du président lui-même, de l’homme d’affaires Mamadou Sylla et de l’ex-ministre Fodé Soumah, tous deux accusés d’avoir détourné 2 millions d’euros, qui a scandalisé un pays plongé dans un marasme endémique.

Depuis longtemps, on le dit moribond, incapable de gouverner. Lors de la dernière élection présidentielle de 2003, Lansana Conté s’était fait porter une urne jusqu’à son véhicule, faute de pouvoir se déplacer. A 72 ans, atteint de diabète et d’une leucémie, le général-président guinéen a pourtant trouvé l’énergie, le 16 décembre dernier, de se rendre lui-même à la prison civile de Conakry pour faire libérer deux de ses proches accusés de détournement de fonds publics.

Les deux hommes avaient été incarcérés dix jours avant leur libération par Lansana Conté. Il s’agit, d’abord, de Mamadou Sylla, l’ancien président du patronat guinéen, PDG du groupe Futurelec Holding, première fortune du pays et ami du chef de l’Etat. Inculpé de «détournements de deniers publics», il est soupçonné d’avoir détourné quelque 2 millions d’euros de la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG). L’autre, Fodé Soumah, est ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, mais surtout ex-vice-gouverneur de la BCRG de 1994 à 2004. Il est inculpé de «complicité de détournement».

Le geste de celui que le quotidien camerounais Le Messager appelle «le vieux gâteux» a provoqué un tollé dans le pays. En signe de protestation contre l’«ingérence» du chef de l’Etat dans le domaine judiciaire et la détérioration de la situation économique, deux syndicats, soutenus par quatorze partis d’opposition, ont déposé pour ce mercredi 10 janvier un préavis de grève «illimitée» associé à un «appel à la désobéissance civile».

Le mouvement semble bien suivi. «Tout le pays est paralysé», affirmait à la mi-journée Ibrahima Fofana, le secrétaire-général de l'Union syndicale des travailleurs de Guinée (USTG), l’une des deux centrales à l’initiative de cette grève, la troisième depuis le début de l’année 2006.  «Nous sommes prêts, cette fois-ci, à aller jusqu'au bout. Au bout de nos préoccupations, de nos revendications. Il n'y aura pas de travail dans l'administration et dans le privé», a-t-il insisté.

«Du ‘n'importe quoi’ au sommet de l'Etat»

(Carte : DK/RFI)
(Carte : DK/RFI)

A Conakry, le quartier de l’administration et des affaires était désert et les banques, commerces, stations-service et pharmacies étaient fermés. Aucun véhicule de transport en commun ne circulait dans la capitale. Une situation analogue régnait en province dans les villes de Labé (nord), Boké (nord-ouest), Kankan (est) et Mamou (centre).

Au grand marché de Madina, dans la banlieue de la capitale, des commerçants interrogés par l'AFP ont indiqué qu’ils n’avaient pas ouvert leur échoppe «par solidarité avec les fonctionnaires qui sont (leurs) clients». Et un autre d’ajouter : «Il faut savoir aussi que nous ne sommes pas d'accords par rapport à certains comportements de nos dirigeants qui font du ‘n'importe quoi’ au sommet de l'Etat».

Interrogée par RFI, Rabiatou Serah Diallo, la secrétaire générale de la Conférence nationale des travailleurs de Guinée, l’autre syndicat organisateur du mouvement, a brandi deux exigences «non négociables» : le remboursement des fonds dérobés à l’Etat, la diminution du prix du carburant à la pompe et de celui des denrées de première nécessité. Outre, bien sûr, le retour en prison des deux inculpés.

Une longue fin de règne

La semaine dernière, la magistrature guinéenne avait dénoncé une «immixtion intempestive» dans les affaires judiciaires de la part du président Conté. Il s'agit, selon l’Association des magistrats de Guinée, d'un «acte fort regrettable» qui «porte dangereusement atteinte au principe constitutionnel de la séparation des pouvoirs dont le corollaire est l'indépendance de la magistrature». Pour le secrétaire général de l'Union pour le progrès de la Guinée (UPG, opposition), Jean-Marie Doré, le président Conté viole «tous les textes de loi et ignore tout de ses droits et devoirs, de ses prérogatives».

Il faut dire qu’après avoir fait libérer les deux hommes tout en les laissant «sous contrôle judiciaire», le président Conté avait décidé de les réhabiliter en déclarant, notamment, ne reconnaître comme président du patronat guinéen que Mamadou Sylla. Et mardi, il le convoquait au palais présidentiel en compagnie des autres membres du patronat qui l’avaient «mis en congé» à cause de ses démêlés judiciaires. «La justice, c'est moi, a déclaré le chef de l’Etat. La preuve est que je suis moi-même allé le chercher en prison, il a été emprisonné à tort».

Cette manifestation d’un pouvoir personnel à la dérive ne fait que renforcer le désarroi de la population guinéenne qui voit son pays, année après année, plonger dans une crise sans cesse plus profonde. Au début de 2006, une grève générale avait permis d’arracher au gouvernement un relèvement de 30% des salaires des fonctionnaires et l’instauration d’un salaire minimum. Mais outre la dévaluation du franc guinéen en mars, la suppression, en mai, des subventions du prix du carburant avait ruiné ces maigres acquis et relancé la bataille syndicale. Début juin, la sanglante répression des manifestations estudiantines faisait une vingtaine de morts. Une deuxième grève générale lancée dans la foulée avait de nouveau échoué à faire sortir de l’ornière ce pays rongé par une longue fin de règne.

par Philippe  Quillerier

Article publié le 10/01/2007 Dernière mise à jour le 10/01/2007 à 16:49 TU

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Rabiatou Serah Diallo

Secrétaire générale de la Conférence nationale des travailleurs de Guinée

«Si quelqu'un détourne les deniers publics, nous avons le droit de demander à ce qu'il soit incarcéré car ça ne profite pas au pouvoir d'achat des travailleurs.»

[10/01/2007]

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