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Sri Lanka

Enfants soldats, frères, sur le même champ de bataille

A Batticaloa, des mères de familles viennent de récuperer leurs enfants auparavant enlevés puis recrutés de force dans les rangs de la faction dissidente Karouna. 

		(Photo : Mouhssine Ennaimi/RFI)
A Batticaloa, des mères de familles viennent de récuperer leurs enfants auparavant enlevés puis recrutés de force dans les rangs de la faction dissidente Karouna.
(Photo : Mouhssine Ennaimi/RFI)
Depuis la reprise du conflit entre les autorités et les LTTE (Tigres de Libération de l'Eelam tamoul), les recrutement forcés d'enfants soldats ont grimpé en flèche. Cette fois-ci, le gouvernement sri-lankais est directement accusé. Bien que Colombo nie toute implication, plusieurs organisations pointent du doigt l'étroite collaboration entre l'armée régulière et le groupe Karouna. Une faction dissidente des LTTE qui pratique les mêmes méthodes que les Tigres tamouls en enrôlant des mineurs dans leurs troupes paramilitaires.

De notre envoyé spécial à Batticaloa, dans l'est du Sri Lanka

«Sur nos quatre enfants, deux ont été enlevés et recrutés de force. Le plus âgé par la faction Karouna, le plus jeune par les Tigres tamouls», confie Mankayatkarasi (*), 37 ans. Par peur de représailles, cette mère de famille, en larmes, témoigne dans un endroit tenu secret. «Les bandes armées sont rivales, et mes deux enfants de 16 et 14 ans vont s'entretuer sur le champs de bataille!», dit-elle en montrant leurs photos précieusement rangées dans son sac à main. Dans la région de Batticaloa, sur la côte est du Sri Lanka, les témoignages similaires sont nombreux. Très nombreux.

Pour comprendre la situation, il faut visualiser trois forces en présence : l'armée régulière, les Tigres de Libération de L'Eelam tamoul (LTTE) et la branche dissidente des LTTE, le groupe paramilitaire du colonel Karouna. Ce dernier agirait, d'ailleurs, en étroite complicité avec l'armée. Et comme dit le proverbe : «les chiens ne font pas des chats». Les méthodes des karounistes sont les mêmes que celles des Tigres tamouls. Enlèvements, liquidations extra-judiciaires, recrutements forcés, intimidations et enrôlements des mineurs dans les groupes armés. Une aubaine pour Colombo qui voit là un allié de choix pour anéantir les LTTE.

L'armée accusée de recruter des enfants soldats

Ces méthodes ont valu au gouvernement une levée de bouclier de la communauté internationale. «Après avoir condamné pendant des années le recrutement d'enfants par les Tigres tamouls, le gouvernement sri lankais est maintenant complice des mêmes crimes», affirmait, en effet, l'organisation américaine de défense des droits de l'homme Human Right Watch dans un rapport assassin publié fin janvier. En novembre dernier, l'envoyé spécial des Nations unies avait déjà lancé de telles accusations à l'encontre de Colombo. «On nous a signalé des cas où l'armée encerclait un village pour que les karounistes puissent choisir leurs futures recrues», avait alors déclaré Allan Rock, au cours d'une conférence de presse clôturant plusieurs jours d'enquête au Sri Lanka. Des accusations rejetées par les autorités.

Pourtant, dans la région de Batticaloa, où d'importants combats ont lieu, les familles sont désespérées. Les membres de la faction Karouna circulent librement, armes en bandoulière. Ils passent les check-points de l'armée sans être inquiétés et se targuent même de faire régner la sécurité dans la ville de Velachchnai, dans l'est du pays.

«Cela arrive à tout le monde»

A Ampara, un collégien enlevé par les Tigres Tamouls raconte à des policiers comment les Tigres l'ont enlevé puis recruté de force dans leurs rangs. 

		Mouhssine Ennaimi
A Ampara, un collégien enlevé par les Tigres Tamouls raconte à des policiers comment les Tigres l'ont enlevé puis recruté de force dans leurs rangs.
Mouhssine Ennaimi

«Les enlèvements ont lieu partout. Moi, mon fils était au temple quand des combattants karounistes l'ont emmené de force. Je me suis précipitée au camp d'entraînement pour supplier le chef de le libérer mais il n'a rien voulu savoir. Il m'a dit que cela arrivait à tout le monde ! C'est mon fils unique. Son père a été tué quand j'étais encore enceinte, il y a 14 ans de cela !», confie cette autre mère effondrée. «J'ai porté plainte à la police mais on m'a déconseillé de le faire. Si les rebelles apprennent que l'on alerte les médias et les agences humanitaires, ils les battent pendant leur captivité et ils les envoient dans une autre région où il n'y a plus aucune chance de leur rendre visite», ajoute-t-elle.

«Les parents n'osent plus envoyer les enfant à l'ecole»

Selon plusieurs témoignages, la faction Karouna propose aux parents de leur verser une solde. Entre 30 et 60 euros par mois. Selon leur âge et leur habileté au combat. «Nous ne voulons pas de leur argent. Nous préférons que nos enfants aillent à l'école et qu'ils gagnent leur vie», rétorque un père dont le fils a été enlevé récemment. «Là, ils sont utilisés comme de la chair à canon». Une situation d'autant plus grave qu'elle a des répercussions sur la scolarité des adolescents. «Les enfants courent d'importants risques dans la région. Plusieurs parents n'osent plus les envoyer à l'école car les enlèvements sur le chemin y sont fréquents», dit Christina de Bruin, responsable de l'Unicef à Batticaloa.

Selon l'Unicef, 165 enfants soldats sont encore dans les rangs de Karouna et près de 700 combattent au sein des LTTE. Des chiffres en deçà de la réalité puisque le fonds des Nations unies pour l'enfance estime qu'il y en aurait trois fois plus chez les Tigres tamouls. «La situation est extrêmement préoccupante. Bien que les deux parties, [les Tigres tamouls et la faction Karouna] se soient engagées a cesser les recrutements de mineurs, on continue de nous signaler de nombreux cas sur le terrain. Il faut que les engagements verbaux soient à la hauteur des actions», prévient Andy Brooks, responsable de la section protection de l'enfance à l'Unicef.

En attendant que les deux parties tiennent leurs engagements et libèrent tous les mineurs, de nombreux parents envoient leurs enfants dans d'autres régions du pays. Certains se réfugient chez des proches dans la capitale, en attendant un visa pour l'étranger. «Avec une situation comme celle-ci, on ne peut pas garder notre enfant à la maison. Un jour ou l'autre, il sera forcément enlevé. S'il s'enfuit et qu'il est retrouvé, l'armée le ramènera à la faction Karouna. Et s'il est libéré, il sera de nouveau enlevé, mais par les Tigres tamouls, cette fois-ci», lâche amèrement Ajanth, père de famille. «Le seul moyen est que les agences humanitaires les prennent sous leur protection… Quitte à ce qu'on ne puisse plus les voir ».



par Mouhssine  Ennaimi

Article publié le 05/02/2007 Dernière mise à jour le 05/02/2007 à 08:17 TU

(*) A la demande des familles, nous avons changé les noms des témoins