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France/Angola

Le délicat procès de l’«Angolagate»

par  RFI

Article publié le 05/10/2008 Dernière mise à jour le 06/10/2008 à 11:24 TU

Le procès des ventes illégales d’armes à l’Angola s’ouvre ce lundi à la 11ème chambre du tribunal correctionnel de Paris. L’ouverture des audiences suscite une grande curiosité dans les milieux politiques et judiciaires français, étant donné que pas moins de 42 personnalités de premier plan - dont l’ancien ministre de l’Intérieur Charles Pasqua et Jean-Christophe Mitterrand, fils de l’ancien président de la République- sont appelés à comparaître devant la cour. La présence des deux principaux accusés, Pierre Falcone et Arcady Gaydamak, qui ont organisé la vente d’armement destiné à l’Angola entre 1993 et 1998, est incertaine. Ce procès, qui a aussi en toile de fond les relations entre Luanda et Paris, va durer cinq mois, vu la complexité des faits.

Les prévenus

De gauche à droite et de haut en bas : Pierre Falcone, Arcady Gaydamak, Charles Pasqua et Jean-Christophe Mitterrand. 

		(Photo : AFP)
De gauche à droite et de haut en bas : Pierre Falcone, Arcady Gaydamak, Charles Pasqua et Jean-Christophe Mitterrand.
(Photo : AFP)

Deux noms se détachent de la liste des 42 personnalités renvoyées devant la justice dans le cadre de l’Angolagate : le milliardaire franco-brésilien Pierre Falcone, 54 ans, et l’Israélien d’origine russe Arcady Gaydamak, 56 ans. Ils sont accusés d’avoir organisé, par le biais de la société Brenco, à partir de Paris, un trafic d’armes illicite avec l’Angola, sans avoir demandé les autorisations nécessaires au gouvernement français, et d’avoir également versé des pots-de-vin à des personnalités françaises et angolaises pour faciliter les contrats. Ils risquent d'être condamnés à cinq ou à dix ans de prison pour « commerce illicite d’armes, trafic d’influence et abus de biens sociaux ». Il est peu probable que Gaydamak, actuellement en Israël où il mène une carrière politique dans les milieux de l’extrême droite, vienne à Paris pour y être jugé. Pierre Falcone est actuellement à Pékin où il dirige un bureau d’études spécialisé dans les projets sino-africains. Sa présence n’a pas encore été confirmée.

Jean-Christophe Mitterrand, 61 ans, fils aîné de l’ancien président français, risque, quant à lui, cinq ans de prison. Il aurait touché 2,6 millions de dollars pour servir d’intermédiaire entre les vendeurs d’armes et les autorités angolaises. En 1993, à la suite d’une sollicitation du spécialiste des questions africaines du Parti socialiste français Jean-Bernard Curial, 69 ans, également prévenu, Jean-Christophe Mitterrand a indiqué le nom de Falcone pour la fourniture de l’armement demandé par le président angolais José Eduardo dos Santos. 

Charles Pasqua, 81 ans, ancien ministre de l’Intérieur de 1986 à 1988 puis de 1993 à 1995, est accusé de « recel d’abus de biens sociaux » et également de « trafic d’influence ». En échange de son lobbying, il aurait perçu des fonds des sociétés appartenant à Pierre Falcone, pour financer ses activités politiques, tout comme son conseiller Jean-Charles Marchiani, 65, ancien préfet, actuellement détenu pour une autre affaire de corruption. Ils risquent également 10 ans de prison. Pasqua bénéficie d’une immunité en tant que sénateur.

Jacques Attali, 64 ans, économiste et ancien conseiller du président François Mitterrand, aurait reçu 160 000 dollars, de 1997 à 1999, pour user de son influence auprès des ministères des Finances et des Affaires étrangères, en faveur de Falcone et Gaydamak, étant donné que leur société ZTS Ozos faisait face à des problèmes fiscaux. Attali, qui a été nommé en 2007 par Nicolas Sarkozy à la tête d’une commission sur la croissance économique, est soupçonné, aussi, de trafic d’influence, tout comme l’écrivain Paul-Loup Sulitzer, 62 ans, et de nombreux employés de la société Brenco, dont la sœur de Falcone, Josée Lyne. Le magistrat Georges Fenech, 62 ans, et l’ancien journaliste Jean-Noël Tassez, ex-président de Radio Monte-Carlo, 52 ans, devront également se justifier devant la cour au sujet des largesses, souvent en espèces, dont ils ont bénéficié de la part de Falcone.            

Il faut noter qu’aucun Angolais ne figure parmi les prévenus. Pourtant, selon les enquêteurs, trente personnalités angolaises auraient touché des pots-de-vin. Les noms du président José Eduardo dos Santos et de l’ancien ambassadeur à Paris, Elisio de Figueiredo, ainsi que d’anciens ministres et militaires, sont souvent évoqués.

Les principaux faits

C’est en 1993 que le président angolais s’est vu dans la nécessité d’acheter de l’armement pour faire face aux actions des rebelles de l’Unita dirigée par Jonas Savimbi. Le gouvernement français, alors dirigé par Edouard Balladur qui cohabitait avec le président Mitterrand, n'a pas voulu satisfaire cette demande, préférant une solution négociée du conflit. C’est ainsi que Luanda a fait appel à d’autres intermédiaires pour la fourniture, entre autres, de 420 chars, 150 000 obus, 170 000 mines, 12 hélicoptères et six navires de guerre.

Pierre Falcone et Arcady Gaydamak (qui avaient des contacts bien établis en Europe de l’Est) ont ainsi acheté de l’armement, notamment du vieux matériel soviétique, par le biais de la société ZTS Ozos, dont le siège était à Bratislava, pour le revendre ensuite au gouvernement angolais. Ce marché a été évalué à 790 millions de dollars et les deux associés ont pu ainsi empocher des bénéfices très importants. Des  sociétés écran à Paris, Genève, Tel-Aviv, Jersey, Iles Vierges et Monaco ont également été utilisées, selon l’accusation.  

Le scandale a explosé à l’automne 2000 et, le 29 novembre de cette année-là, Pierre Falcone a été écroué à la prison de la Santé pour trafic d’armes. Il y passe une année en détention provisoire. Jean-Christophe Mitterrand a également été écroué le 21 décembre et libéré près de trois semaines plus tard, après le versement d’une caution de 5 millions de francs, près de 700 000 euros. En 2001 et 2002, les autres suspects, comme Charles Pasqua, ont été également mis en examen. En juin 2003, le président angolais décide de nommer Pierre Falcone comme représentant permanent de Luanda auprès de l’Unesco, mais la justice ne lui reconnaît pas l’immunité diplomatique vu que les faits sont bien antérieurs à cette nomination.

Les conséquences

Tout porte à croire que la défense, composée de grands ténors du barreau de Paris comme maître Jacques Vergès, va essayer de soulever des procédures pour faire capoter le procès et en affirmant de plus que la justice française n’est pas qualifiée pour juger un trafic d’armes qui n’ont pas transité par la France. Les avocats vont sûrement rappeler que l’actuel ministre de la Défense, Hervé Morin, a envoyé en juillet dernier une lettre au défenseur de Pierre Falcone affirmant que la vente de cet armement n’avait pas besoin d’autorisation gouvernemental. Pourtant, l’ancien ministre socialiste Alain Richard avait porté plainte, lorsque les premières informations sur le scandale ont été ébruitées.

La défense devrait également invoquer la prescription des faits et l’impartialité du juge Courroye qui a instruit le procès. Ce magistrat est d’ailleurs cité comme témoin par Jean-Christophe Mitterrand. Les avocats pourraient aussi souligner qu’aucun responsable angolais ne figure parmi les 42 prévenus, lors des cinq mois d’audiences présidées par le juge Jean-Baptiste Parlos.

Ce procès va être également suivi avec beaucoup d’intérêt par les autorités angolaises. L’instruction, ouverte il y a dix ans, a causé des tensions entre l’Angola, premier producteur africain de pétrole, et la France. Lors de sa brève visite à Luanda en mai dernier, Nicolas Sarkozy avait proposé à José Eduardo dos Santos une « nouvelle ère » dans les relations en les deux Etats. C’est maintenant à la justice de se prononcer.  

A écouter

Ouverture du procès de l'Angolate

« C’est un procès mal embouché (...) des révélations des relations qui auraient existé entre le directeur des renseignements généraux et le juge d’instruction, ce n’est pas l’essentiel du dossier mais ça pollue une procédure ».

05/10/2008

Jean-Christophe Mitterrand

Je ne suis pas allé avec Pierre Falcone en Angola. Je ne lui ai jamais présenté un Angolais, donc je ne vois toujours pas au bout de huit ans ce que je fais dans ce procès, en ce qui concerne les armes.

06/10/2008