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Côte d''Ivoire

L'impossible dialogue de Lomé

Des représentants des rebelles et du gouvernement devaient se rencontrer de nouveau mardi soir dans la capitale togolaise, mais la négociation semblait sur le point d’échouer, tant les positions sont devenues peu à peu inconciliables : les assaillants refusent toujours d’être désarmés et réclament le départ du président Gbagbo, alors que celui-ci demande l’application des accords d’Accra. Et compte rétablir la légalité sur l’ensemble du territoire national.
Il y a quelque chose de surréaliste, dans les négociations de Lomé. D’un côté des rebelles - Tuho Fozié le militaire et Guillaume Soro le politique - ont finalement accepté mardi soir de monter dans un Transall de l’armée française pour rejoindre la capitale togolaise ; tout en réclamant toujours l’impossible, à savoir le départ d’un Président qu’ils ont été incapables de déloger d’Abidjan aux premières heures d’un putsch très sanglant. Et de l’autre une délégation gouvernementale dirigée par Laurent Dona Fologo qui ne peut que refuser d’aborder des revendications politiques avec des militaires, a fortiori encore plus avec des insurgés qui ont retourné leurs armes contre un pouvoir issu des urnes.

De plus, les deux parties semblent quelque peu contraintes, ne serait-ce que pour sauver la face et prouver leur bonne volonté, de participer à des négociations voulues par la CEDEAO et dirigées par un président - le togolais Eyadéma - qui semble n’y croire guère et souligne l’évidence: «en cas d’échec on risque la guerre». Ce que Laurent Gbagbo n’avait pas écarté à la veille du premier round de négociations, le 24 octobre dernier : «Quelle autre solution voyez-vous ? Nous avons le choix entre la négociation et la guerre. Nous privilégions la négociation, mais si elle échoue, on ne vas pas rester les bras croisés, pour que les gens viennent prendre le pouvoir. L'intégrité territoriale, le respect de la constitution et de la démocratie sont sacrés pour moi».

Les rebelles demandent la «libre circulation» de Bédié et Ouattara

De leur côté les rebelles ont fait entendre plusieurs sons de cloche, ces derniers jours. Chérif Ousmane est resté à Bouaké, la deuxième ville du pays qu’il contrôle depuis le 19 septembre, visiblement pour se préparer à une éventuelle reprise des combats et tente de mettre en état de voler les deux avions de la base aérienne de la deuxième région militaire. Il en a profité pour demander, lundi soir à la télé locale - - devenue «Télé-mutins» - la «libre circulation» de l’ancien président Henri Konan Bédié et de l’ancien premier ministre Alassane Ouattara. «Ils sont aujourd’hui des prisonniers de fait, on doit pouvoir assurer leur sécurité pour qu’il s’expriment librement», a-t-il précisé, avant d’ajouter, visiblement à propos de Ouattara, que «personne ne doit être contraint à l’exil». Des déclarations plutôt surprenantes, quand on sait que Bédié, après avoir séjourné quelques jours à l’ambassade du Canada, a retrouvé depuis longtemps toute sa liberté de circuler et a même rencontré très officiellement le président Gbagbo à plusieurs reprises. Quant à Alassane Ouattara, il demeure toujours réfugié à la résidence de l’ambassadeur de France à Abidjan, et il n’a jamais demandé à «circuler librement» à Abidjan. Et pour cause : au lendemain du déclenchement du putsch il avait accusé le pouvoir (qui le soupçonne de complicité avec les insurgés) d’avoir essayé de l’éliminer le 19 septembre dernier, à l’instar du général Robert Gueï.

Pendant ce temps, tout indique que les deux parties se préparent à en découdre de nouveau. Alors que la force-tampon de la CEDEAO n’est toujours pas prête et ne pourrait l’être, au plus tôt, que vers la mi-novembre. Car le Nigeria (critiqué de tous côtés) a finalement préféré ne pas en faire partie, et le Sénégal, pressé par certains pays de la CEDEAO d’en prendre la direction mais critiqué par d’autres, n’a toujours pas accepté de diriger une force d’environ 2000 soldats dont la première tâche est aussi la plus délicate : le désarmement des insurgés et le contrôle de leurs armes.

Il va de soi qu’un éventuel échec des négociations de Lomé mettrait l’armée française, qui assure actuellement le rôle de force-tampon entre les rebelles et l’armée régulière, dans une situation plus que compliquée. Mais on ne voit pas comment elle pourrait refuser de faire respecter le principe fondamental de l’intégrité territoriale et de la légalité républicaine, en cas de reprise des combats.




par Elio  Comarin

Article publié le 05/11/2002