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interview

Littérature

«L’édition française ne s’ouvre pas aux autres»

Pierre Astier, éditeur français, sous l’enseigne du Serpent à Plumes, a accompagné quelques uns des enfants terribles de la littérature d’expression française venus d’Afrique et de l’Océan Indien (Dongala, Raharimanana ou encore Waberi) depuis le début des années 90.
RFI: Que pensez-vous de l’intérêt actuel des maisons d’édition françaises pour les littératures d’expression française d’Afrique et de l’Océan Indien?
Pierre Astier
: Il arrive un peu tard. Mais mieux vaut tard que jamais. Tant mieux si chez tel ou tel éditeur, on se met soudain à publier des écrivains africains. J’espère que c’est durable. Que les éditeurs vont lire les manuscrits plus qu’ils ne l’ont fait jusqu’à maintenant. Pour sûr, il y a -et c’est peut-être ça la nouveauté- un public pour cette littérature. Il a peut-être fallu un prix littéraire, le prix du livre Inter à Kourouma, pour qu’il y ait cette prise de conscience. Il y a un public. Et un public très vaste. Pour preuve, les pays étrangers, en Europe, aux Amériques et en Asie, traduisent plus d’auteurs «francophones» actuellement que d’écrivains français de la jeune génération. Vous savez, Philippe Sollers est toujours très peu traduit dans le monde. Je pense que Chamoiseau ou Glissant sont beaucoup plus traduits. Je pense que Kourouma est très traduit maintenant. Pour moi, la littérature africaine est beaucoup plus universelle, beaucoup plus ouverte, qu’une grosse partie de la production littéraire française, que je trouve terriblement franco-française, enfermée non seulement dans des frontières françaises, culturelles… Mais aussi peut-être dans les frontières de Paris. Ce qui est plus grave.

RFI: Un seul auteur véritablement consacré durant ces cinq dernières années, Ahmadou Kourouma, n’est-ce pas un peu réducteur par rapport à l’importance de la production parue durant le même temps?
Pierre Astier
: Les jurys des prix littéraires, tels qu’ils existent aujourd’hui en France, tels qu’ils sont composés, ne sont pas préparés à lire de la littérature «francophone». Si ça a bougé dans les maisons d’édition, si ça bouge un peu dans les médias, les prix littéraires, eux, sont organisés de telle façon que si une année il y a un Renaudot pour Kourouma, c’est un peu exceptionnel. Je crois que tout le monde le sait. Mais je pense que la société française a bougé depuis 30 ans. C’est une société multiculturelle, que certains le veuillent ou non. Le monde de l’édition est obligé de tenir compte de ce potentiel de lecteurs et donc mettre en face des créateurs d’origine beaucoup plus variée.

RFI: La critique littéraire et les médias sont-ils responsables de cette situation?
Pierre Astier
: Dans les grands journaux ou les grands hebdomadaires français, il est assez rare quand même qu’un journaliste qui écrit sur la littérature française, écrive sur la littérature «francophone». Je n’en connais pas beaucoup. Je pense que c’est politique. Que cela concerne la manière dont la France entretient des relations avec des pays qui furent d’anciennes colonies ou simplement des départements d’outre-mer. La décolonisation n’a pas encore été assez loin en France. Le jour où il y aura un total respect de la culture des autres, on pourra accueillir complètement des œuvres, des auteurs et des artistes. On n’en est pas encore là malheureusement. Pour moi, tout bougera en même temps, c’est-à-dire les éditeurs, les journalistes, les prix littéraires et les libraires. Quand tout le monde aura un petit peu réalisé que c’est une langue commune. Parce que c’est une culture qui est commune, qu’on le veuille ou non. Mais quand on regarde un petit peu en librairie comment sont présentés des écrivains africains de langue française, ça me désole… C’est-à-dire qu’un écrivain jamaïcain de langue anglaise comme Zadie Smith par exemple qui a été publié à Londres et qui fait un beau succès mondial… Dans les librairies françaises, elle va être avec les écrivains anglais ou américains. Un écrivain martiniquais, ce n’est pas sûr qu’il soit dans les rayons de littérature française. Ben Okri, écrivain africain de langue anglaise, est en littérature anglaise dans les rayons de librairie française. Mais il n’y aura pas un écrivain africain de langue française dans les rayons de littérature française. Il y a un boulot assez énorme à faire de la part de tout le monde. Cela avance mais doucement.

RFI: Qui mettez vous en cause?
Pierre Astier
: Tout le monde. Ce sont les libraires. Ce sont les journalistes. Ce sont les éditeurs eux-mêmes. En Angleterre -Dieu sait que pour moi l’Angleterre n’est pas un modèle- mais la manière de travailler des éditeurs anglais est très intéressante. En Angleterre, un écrivain de Trinidad va être un plus. Il va tellement intriguer l’ensemble de la chaîne du livre, de l’éditeur au libraire, qu’il y aura un effort de compréhension, etc. J’ai peur qu’en France, ce ne soit un moins. Toujours. Etre un écrivain de langue française mais venant de Tunisie ou de je ne sais où, c’est un moins. Pourquoi ça? Je ne sais pas. Il y a peut-être une plus grande ouverture d’esprit en Angleterre de la part des élites. Je crois qu’on a un public en Angleterre et un public en France qui se rejoignent grosso modo. Ils ont les mêmes envies de voyager, de découvrir, d’apprendre, etc. Mais les élites anglaises sont beaucoup plus ouvertes que les élites françaises. Et ce manque d’ouverture, on le retrouve après dans toutes les catégories concernées par la diffusion du livre, y compris jusqu’au libraire -les libraires n’étant pas pour moi les plus à blâmer. C’est un petit peu triste.


Propos recueillis par Soeuf  Elbadawi

Article publié le 26/12/2002