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Corée

Nucléaire : des Américains en visite privée

Selon le quotidien américain USA Today qui révèle l’information ce 2 janvier, une délégation américaine de scientifiques et de politiciens pourra visiter entre le 6 et le 10 janvier prochains les installations nucléaires de Yongbyon, à 90 km au nord de la capitale nord coréenne. Le département d’Etat explique qu’il «s’agit d’une initiative complètement privée». Mais l’administration Bush a donné son accord à une équipe qui devrait réunir un expert nucléaire américain, un scientifique chinois de l'Université de Stanford, deux conseillers en politique étrangère du Sénat et un ancien responsable du département d'Etat. Ce début d’année pourrait voir l’ouverture d’une nouvelle série de discussions multilatérales sur le dossier nucléaire nord-coréen comme l’a accepté Pyongyang le 28 décembre dernier, sans fixer de date précise. Reste à savoir si l’invitation du régime Kim Jong-Il est une manière de montrer ses muscles nucléaires ou d’afficher de meilleures dispositions dans la perspective de pourparlers.
La Corée du Nord est une tache rouge de «l’axe du mal» défini par le président Bush depuis la remise en marche de ses réacteurs nucléaires, le démantèlement des systèmes de surveillance internationaux de ses installations suspectes et l’expulsion des inspecteurs de l’Onu fin 2002, le tout en violation d’un accord conclu en 1994 à Genève avec les Etats-Unis. Aujourd’hui, dans la délégation américaine annoncée, les observateurs notent la présence de Sig Hecker, qui a dirigé, entre 1985 et 1987, le Laboratoire national de Los Alamos, là où a été mise au point la première bombe nucléaire américaine, dans les années quarante. En tant qu’expert, Sig Hecker qui a certainement suivi de près la montée en force du programme nucléaire nord-coréen lancé en 1965, à Yongbyon, avec la coopération de l’Union soviétique. C’est en effet au milieu des années quatre-vingt qu’est entré en service le premier réacteur d’essai nord-coréen de 5 mégawatts, fonctionnant à l’uranium naturel. Construit sur le même site, un second réacteur de 50 à 200 mégawatts pourrait permettre à Pyongyang de fabriquer une dizaine d’armes nucléaires chaque année. Au total, depuis ses débuts atomiques, la Corée du Nord n’a jamais cessé d’accroître son potentiel nucléaire, en particulier en terme de combustible, avec le retraitement du plutonium, la clef de l’arme nucléaire.

Soufflant régulièrement le chaud et le froid, la Corée du Nord avait admis en 1992 les inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) dans son complexe nucléaire. A l’époque, elle lui avait déclaré 7 sites nucléaires et 90 grammes de plutonium. Pourtant, en 1991, des sources sud-coréennes estimaient déjà à environ 70 le nombre d’essais nucléaires nord-coréens pratiqués sur les rives du Yuryong. Quant aux satellites de l’administration Clinton, ils avaient décelé des activités au delà de la ligne rouge pouvant justifier une frappe militaire américaine sur Yongbyon, où est concentré l’essentiel du potentiel nucléaire nord-coréen. Quelque 2 000 personnes sont affectées dans ce complexe qui comprend également un centre de retraitement du plutonium, un laboratoire de chimie atomique ainsi que des stocks de combustible nucléaire : largement de quoi nourrir les soupçons inquiets des Etats-Unis. Le 21 octobre 1994, Washington avait pourtant cru pouvoir s’entendre avec la Corée du Nord sur un accord prévoyant le gel, voire le démantèlement, par Pyongyang de son programme nucléaire au plutonium en échange d’une dotation en réacteurs plus civils pour sa production d’électricité. Mais de l’avis des experts, la Corée du Nord n’a jamais respecté le contrat.

Dissuasion à la nord-coréenne

De ruse en bras de fer, la Corée du Nord a choisi de pratiquer la dissuasion nucléaire à sa manière en annonçant officiellement la relance de son programme nucléaire et en démontant les systèmes de surveillance internationaux installés à Yongbyon, le 21 décembre 2002. Début 2003, elle s’est même retirée du Traité de non prolifération nucléaire. Les experts ont alors estimé que les réacteurs tournaient à un régime suffisant pour produire la quantité de plutonium enrichi nécessaire à la fabrication de plusieurs bombes nucléaires avant juin 2003. Ils suggéraient aussi que Pyongyang pouvait parfaitement éparpiller ses stocks de combustible irradié dans le pays pour éviter une éventuelle frappe américaine. Aux Etats-Unis, le sénateur Joe Biden lançait alors un cri d’alarme, considérant que la relance de Yongbyon constituait une menace plus grande encore que celle de l’Irak de Saddam Hussein. D’après lui, Pyongyang allait pouvoir fabriquer au mois cinq armes nucléaires supplémentaires. De son côté, la CIA estime que la Corée du Nord dispose d’une ou deux bombes nucléaires. Mais selon l’agence américaine, Pyongyang peut en fabriquer une demi douzaine de plus avec le plutonium présent dans les 8.000 barres de combustible irradié de Yongbyon. Loin de démentir, la Corée du Nord a surenchéri fin octobre, affirmant que le plutonium avait déjà été extrait et que «nous retraiterons davantage de barres de combustible dans une chaîne continue depuis le réacteur nucléaire de 5 mégawatts de Yongbyon sans délai si cela s'avère nécessaire».

Il y a une quinzaine de jours, les observateurs assuraient avoir repéré des signes d’activité ponctuelle à Yongbyon. Le spécialiste américain Sig Hecker en verra peut-être davantage au cours de sa visite dûment acceptée par le gouvernement de Kim Jong-Il qui n’a pas l’habitude de lever le voile sans intentions précises. Les plus optimistes espèrent qu’il entend ainsi faire baisser la tension en manifestant sa bonne volonté à l’égard d’une éventuelle reprise des inspections. En tout cas, ce 1er janvier, la presse officielle nord-coréenne assurait que Pyongyang souhaite «une solution négociée à la question nucléaire» et demande des garanties de sécurité des Etats-Unis ainsi que l’abandon des sanctions politiques et économiques. En même temps, la presse officielle dénonçait la gravité de la situation dans la péninsule due selon elle «à la ligne dure des Etats-Unis niant et menaçant notre dignité et notre système». Pour autant, cette fois, l'administration Bush a donné son feu vert à l'équipe volontaire pour Yongbyon alors qu’en octobre dernier, elle s'était opposée à une visite du Congrès américain en Corée du Nord. Elle précise quand même que «le gouvernement américain n’est pas impliqué dans cette initiative et ne participera à aucune inspection».

Selon le département d'Etat, les Etats-Unis sont quand même disposés à de nouveaux pourparlers à six (Etats-Unis, Corée du Nord, Corée du Sud, Chine, Japon, Russie) pour tenter de convaincre Pyongyang de renoncer à son programme nucléaire, mais cela de manière complète, vérifiable et irréversible, précise la Maison Blanche, peu pressée de répondre favorablement aux revendications nord-coréennes.
Fin août, un premier round à six n’a d’ailleurs rien donné. Le suivant était prévu en décembre dernier. Il a été reporté sine die. Pour sa part, la Chine souhaiterait une nouvelle rencontre avant le Nouvel an chinois, le 22 janvier. D’ici là, inspection ou pas, les visiteurs américains de Yongbyon auront peut-être rendu compte. Mais que le futur tour de table à six se tienne rapidement ou non, le duel Washington-Pyongyang se poursuit et les fleurets ne sont toujours pas vraiment mouchetés.



par Monique  Mas

Article publié le 02/01/2004 Dernière mise à jour le 01/01/2004 à 23:00 TU