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Rwanda

«Je vous le dis en face !»

Sur le site du Mémorial de Gisozi, perpétuant le souvenir des victimes du génocide rwandais, plus de 250 000 cadavres sont enterrés dans une fosse commune. 

		(Photo: AFP)
Sur le site du Mémorial de Gisozi, perpétuant le souvenir des victimes du génocide rwandais, plus de 250 000 cadavres sont enterrés dans une fosse commune.
(Photo: AFP)
Chaque 7 avril, une flamme brûlera cent jours durant au mémorial national de Gisozi, à Kigali où le président Kagame a une nouvelle fois accepté les excuses de la Belgique, venue en force, et réitéré ses accusations contre la France, muette.
Le Premier ministre belge Guy Verhofstadt: «<i>Nous avons failli au devoir de fraternité</i>». 

		(Photo: AFP)
Le Premier ministre belge Guy Verhofstadt: «Nous avons failli au devoir de fraternité».
(Photo: AFP)
De notre envoyée spéciale.

«Je ne me suis pas cachée pour survivre pendant que vous mouriez», «ibuka» (souviens-toi), reprend le chœur de femmes tutsi et hutu voilées de violet, la couleur du deuil catholique. «Ceux qui nous ont tués vivaient à nos côtés», gémit un récitant en une longue imploration poétique. «Il faut se garder des gens qui veulent nous distinguer par la taille de nos nez. Le nez, ce n’est pas l’homme», scande-t-il en un phrasé traditionnel qui porte aux transes. «Le génocide n’est ni une fatalité, ni une malédiction», insiste Alpha Oumar Konare, le président de la commission de l’Union africaine qui réclame la vérité sur le meurtre au Rwanda de «nos mères, de nos pères, de nos femmes et de nos enfants». «Nous avons failli au devoir de fraternité», reconnaît le Premier ministre belge, Guy Verhofstadt. «Nous acceptons vos excuses», répond le président Paul Kagame. Mais «je ne suis pas un diplomate», dit-il et je vais nommer ceux qui ont défendu leurs propres intérêts ici et permis le génocide : «les Français».
Paul Kagame, le président du Rwanda et Yoweri Museveni, le président ougandais, sur le site du mémorial de Gisozi. «<i>Le génocide est une idée étrangère</i>», accuse Museveni. 

		(Photo: AFP)
Paul Kagame, le président du Rwanda et Yoweri Museveni, le président ougandais, sur le site du mémorial de Gisozi. «Le génocide est une idée étrangère», accuse Museveni.
(Photo: AFP)
Trois minutes de silence, à midi pile, au grand stade Amahoro (paix). A deux pas du QG de l’ONU, sa pelouse était un cloaque de réfugiés en avril 1994, vestiaires et gradins remplis à craquer d’une foule en désarroi, affamée, épouvantée. Dix ans après l’apocalypse, Paul Kagame a placé à sa gauche son pair ougandais Yoweri Museveni, au premier plan de la tribune, avec vue sur le stade où pleurent les Rwandais, où se crispent certains visages pâles. La Belgique est venue en force derrière son chef de gouvernement, la France s’efface dans les gradins. Dans son boubou de deuil blanc, l’ancien président du Mali, Alpha Oumar Konare se veut aujourd’hui Rwandais, au nom de l’Union africaine. Les présidents Thabo Mbeki d’Afrique du Sud, Mwai Kibaki du Kenya, Meles Zenawi d’Ethiopie sont venus assurer le Rwanda de leur fraternité, aux côtés d’une pléiade de vice-présidents, Premiers ministres et représentants venus d’Afrique mais aussi des Pays-Bas ou de Rhénanie-Palatinat. Mais le président hutu de la transition burundaise n’est pas dans la tribune aux côtés de son prédécesseur tutsi, Pierre Buyoya. C’est un proche de ce dernier, le vice-président Alphonse-Marie Kadege qui représente officiellement le Burundi, voisin et faux jumeau du Rwanda.
Le président congolais Joseph Kabila non plus n’est pas venu commémorer le génocide. La République démocratique du Congo et ses affres rwandophobes ont délégué à Kigali un homme du Kivu frontalier, le secrétaire-général du RCD-Goma, le Congolais kinyarwandophone, Azerias Ruberwa, qui occupe l’une des quatre vice-présidences de la transition congolaise. «Ibuka», répète le chœur. Mais avant que soit dite «la vérité que nous devons affronter et assumer», ainsi que le demande Alpha Konare, le Malien, l’Africain, l’homme, passeront sans doute des lustres. Peu de choses en fin de compte au regard de l’éternité où sont entrés les fantômes de Bisesero, de Murambi, de Nyamata, de Gisozi, ceux qui gisent encore dans quelque fosse commune baptisée Arusha par les exterminateurs de la paix, les jaloux du partage, les ennemis d’eux-mêmes. «Nous sommes tous des Banyarwanda», chante le poète qui demande justice «pour les élèves tués par leurs maîtres, les malades par leurs médecins, les fidèles par leurs prêtres», reprend Alpha Konare, «pour les 100 000 orphelins devenus chefs de famille» aussi. Reste que dans ces Grands lacs où les aspirants au pouvoir jouent des rivalités de terroirs, l’insoutenable leçon rwandaise ne sera pas acceptée avant longtemps pour ce qu’elle est: universelle et intemporelle.

«La vie est plus forte que la mort», elle exige justice et démocratie dans tout le continent, prêche le chef de l’UA, se tournant vers Paul Kagame, désormais responsable du «plus jamais-never again» inscrit sur les banderoles noires du stade. La commémoration aura peut-être été l’occasion d’un retour d’amitié entre les anciens frères d’armes rwandais et ougandais. Ils ont lutté ensemble dans les années quatre-vingt contre la tyrannie ougandaise de Milton Obote. Ils se sont disputés plus tard la Congolaise Kisangani. Ils partagent ce jour de communion sur le dos du colonialisme pourfendu par Museveni.

A la tribune du stade, ce dernier abandonne l’anglais, ne connaît pas le français et tente de trouver auprès de Kagame les mots kinyarwanda qui manquent à son vocabulaire kinyanchole (sa langue maternelle). Ses efforts sont touchants et son proverbe local applaudi: «Ce que dieu a donné, personne ne peux le reprendre. C’est dieu qui a créé le Rwanda, les Batutsi, les Bahutu et les Batwa. Aucun ennemi ne pourra les diviser». «Le génocide est une idée étrangère», accuse aussi Museveni. «Cette idée n’existe pas chez nous. Il faut se débarrasser de cette idée étrangère. C’est du colonialisme». Il en veut pour preuve l’indifférence de «tous ces gens qui n’étaient pas là quand on vous tuait alors qu’aujourd’hui, ils accourent de partout». Nous devons nous aider nous-même, conclut-il, en substance, et ne compter sur personne, surtout pas sur des gens qui «se comportent mal dans notre maison».

«Les allégations» du juge français Bruguière

Le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères français Renaud Muselier à l'aéroport de Kigali. Les Français «<i>savaient que le gouvernement </i>(rwandais), <i>l'armée et les miliciens préparaient le génocide</i>», a asséné Paul Kagame.  

		(Photo: AFP)
Le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères français Renaud Muselier à l'aéroport de Kigali. Les Français «savaient que le gouvernement (rwandais), l'armée et les miliciens préparaient le génocide», a asséné Paul Kagame.
(Photo: AFP)
«On nous a reproché d’aider le FPR à combattre les organisateurs du génocide. Pour nous surveiller, ils ont même envoyé l’Unamir - la mission de l’ONU chargée d’empêcher la circulation d’une aide quelconque entre Kampala et la portion de territoire rwandais contrôlé par le FPR -, ça ne nous a pas empêché de soutenir le FPR». Paul Kagame explique pour sa part que si, d’habitude, il s’exprime en kinyarwanda, aujourd’hui, il va parler en anglais pour être entendu plus largement. En fait, c’est à la France en particulier et aux négationnistes en général qu’il s’adresse. A ceux qui dénient «le massacre systématique d’un million d’innocents, un bain de sang préparé, organisé pour détruire une partie de notre société». L’ancien chef de guerre du FPR rend hommage aux «véritables héros qui ne sont pas les soit-disant forces de maintien de la paix de l’ONU», mais tous ceux «qui n’ont pas succombé à la peur… tous ceux qui ont pris des risques pour sauver leurs voisins». Il remercie au passage les anciens combattants qui se sont «battus contre un ennemi soutenu par de puissants alliés».

Les Rwandais doivent assumer leur part de responsabilité, poursuit Paul Kagame. Mais le génocide «montre comment l’injustice règne sur le monde dirigé par des grandes puissances qui sont juges et parties dans des situations qu’elles ont elles-mêmes créées», ajoute-t-il. Les Français «savaient que le gouvernement, l’armée et les miliciens préparaient le génocide». En désignant la France nommément, le président Kagame précise qu’il parle sans crainte des conséquences. Un avion plane bruyamment dans le ciel, au dessus du stade, faisant craquer les micros. Paul Kagame évoque à nouveau les propos d’un «officiel français» - Paul Dijoud, à l’époque chargé des Affaires africaines au ministère des Affaires étrangères -, rencontré en 1992 à Paris où il avait été invité. «Il m’a dit crûment que si le FPR n’arrêtait pas sa guerre, il ne trouverait pas un membre de sa famille en vie au Rwanda. Pour eux, tuer nos familles, c’était une stratégie pour nous faire arrêter les combats. Mais nous combattions pour nos droits. Il avait tort. C’était criminel», s’indigne le président rwandais.

L’opération Turquoise avait pour objectif de «nous empêcher d’avancer», persiste Paul Kagame. Tournant la tête vers les gradins, du côté du secrétaire d’Etat français aux Affaires étrangères, Renaud Muselier, il lance : «je vous le dis en face. Ce qui s’est passé il y a dix ans ne se reproduira plus. Nous sommes décidés à nous battre pour nos droits et pour ceux des survivants du génocide». Le général major s’adresse alors à l’Union africaine, aux «frères et sœurs africains». «Appelez nous en cas de besoin. Nous nous battrons mieux que ces gens du Bengladesh - la majorité des Casques-bleus en 1994 - qui ont fui au lieu de sauver notre peuple». Kigali est exaspérée par «les allégations» du juge français Bruguière et Kagame l’est en particulier par «l’arrogance des grandes puissances» qui ont considéré la mort d’un million de personnes comme des «statistiques» et les «ont regardé mourir sans un geste» pour protéger leur propre intérêt. Pour lui, dit-il, c’est insulter les morts que d’accuser le Rwanda de piller le Congo. «Ils savent bien que notre seul problème, c’est d’assurer notre sécurité. Nous avons décidé de poursuivre les ex-Far - Forces armées rwandaises sous Habyarimana - au Congo pour les empêcher de recommencer».

En fin d’après midi, la délégation belge est allée honorer ses morts au mausolée érigé sur les lieux de l’assassinat des dix Casques-bleus, au Camp Kigali, ancien QG du colonel Bagosora, sous les verrous du Tribunal pénal international sur le Rwanda, à Arusha. Nos compatriotes aussi sont des victimes du génocide, avait dit le chef du gouvernement belge, Guy Verhofstadt, dans son intervention au stade Amahoro, la seule émanant d’un responsable occidental. «Nous avons échoué nous aussi», s’était alors excusé le Premier ministre Verhofstadt, demandant «que cesse la diplomatie du silence» et regrettant comme une faute le retrait des troupes belges pendant le génocide. La Belgique restera «à vos côtés dans vos efforts de réconciliation et de reconstruction», promet-il, annonçant un renforcement du soutien bilatéral. Et il conclut en kinyarwanda «le Rwanda a beaucoup souffert, nous devons racheter nos fautes». Dix ans après le génocide, les martyrs de Kigali ont été inhumés au matin, à Gisozi. Ils reposent sous le manteau rouge de leur argile natale. Les endeuillés veillent au stade Amahoro, sous la pluie d’avril qui verdit les collines.

par Monique  Mas

Article publié le 08/04/2004 Dernière mise à jour le 08/04/2004 à 11:20 TU