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Guinée

Nzérékoré : un concentré des crises locales

(Carte : RFI/GéoAtlas)
(Carte : RFI/GéoAtlas)
Aux confins du Liberia et de la Côte d’Ivoire, la ville de Nzérékoré vit les affres des autres villes de Guinée et, de surcroît, doit affronter les afflux de réfugiés en provenance des pays voisins.

De notre envoyé spécial en Guinée

Gros carrefour commercial situé aux confins de la Guinée forestière, Nzérékoré est un vaste marché à ciel ouvert. Les rues boueuses et défoncées du centre-ville sont encombrées par une foule de boutiquiers, de vendeurs et de commerçants en tout genre. Les brouettes rouillées croisent les vieux camions Berliet de 15 tonnes, tandis que d’énormes camions-citernes tentent prudemment de se frayer un chemin entre les convois de riz, de cacao ou de bananes. La Guinée forestière est le panier à fruits du pays et l’essentiel de la production prend le chemin de Conakry, à plus de trente-six heures de route.

« Autrefois Nzérékoré était une ville agréable », explique Joséphine, une ménagère occupée à curer un égout à ciel ouvert dont les effluves nauséabonds ne dérangent plus guère que les étrangers. « Aujourd’hui, vous voyez vous-même, la ville est dans un état de décrépitude avancée ». La nuit salvatrice, celle qui masque souvent les cicatrices et la lèpre urbaine, révèle toute l’ampleur du problème de Nzérékoré. A chaque crépuscule, la troisième ville du pays, le dernier poste stratégique avant la jungle libérienne, s’enfonce dans une solitude obscure. Chose à peine croyable, il n’y a pas d’électricité à Nzérékoré. Ou, plus exactement, il n’y en a plus. Pourtant, de jour, on aperçoit les poteaux électriques, les câbles et le siège de la société nationale d’électricité. Mais, début 2002, la centrale a connu une série de pannes que la Sogel (société en charge de l’exploitation et de la distribution de l’électricité), en raison de ses difficultés financières, n’a pas pu réparer. Entrepôts frigorifiques, émetteurs radio, téléphones cellulaires, bloc opératoire, ne fonctionnent plus que sur des groupes électrogènes.

Des miliciens libériens dans la ville

La décrépitude de Nzérékoré serait supportable pour ses habitants si la ville n’était pas située sur une inquiétante ligne de fracture. Au croisement des frontières libériennes et ivoiriennes, la capitale de la Guinée forestière subit les contrecoups des crises régionales. Les surplus d’armes et de combattants qui circulent dans la sous-région s’y déversent. L’opposant Jean-Marie Doré n’a de cesse de dénoncer « la présence inacceptable » dans la ville des ex-combattants du Lurd (Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie). La milice qui, en 2003, a renversé le président libérien Charles Taylor, a largement recruté en Guinée avec l’appui bienveillant du régime de Lansana Conté.

Or, dans la région les fractures ethniques recoupent souvent les fractures politiques. Les « Mandingos » du Lurd se sont naturellement tournés vers les Koniankés guinéens. En face, les Gios fidèles à l’ex-président Charles Taylor ont de nombreux appuis parmi leurs cousins de Nzérékoré, Guerzés et Kissi notamment. Ces tensions ont éclaté au grand jour en juin à Nzérékoré quand des affrontements ont opposé les populations koniankés, souvent venues du Nord, aux populations guerzés. Les heurts ont fait trois morts.

Des brigades d’autodéfense créées à la demande du préfet

Les autorités locales ne jouent pas toujours le jeu de l’apaisement. Fin septembre alors que la colère grondait à cause de la cherté du prix du riz, le préfet a réuni les autorités locales, maire, chefs de quartiers, chefs religieux. Selon un journaliste présent lors de la rencontre, et qui préfère conserver l’anonymat, « le préfet a expliqué que les forces de l’ordre avaient capturé des rebelles qui projetaient de lancer une attaque contre la ville ». « Selon moi, il a volontairement attisé la psychose », explique un opposant local, militant de l’UFR la formation de Sidia Touré, « et ce dans le but de faire oublier les difficultés économiques ».

Le préfet a demandé aux chefs de quartier d’organiser les jeunes en brigades d’autodéfense. Depuis lors, à la tombée de la nuit, dans les quartiers, les jeunes barrent les ruelles et, passé 22 heures, ils interceptent toutes les voitures. Etienne, un mètre quatre-vingts, cent kilos, bat tranquillement le pavé et s’installe au bistro du coin en attendant la nuit. Il rejoindra alors son barrage. « Bien sûr nous demandons aux habitants du quartier de nous donner un peu d’argent, puisque nous assurons leur sécurité. Les taxis, eux, paient un peu plus cher que les autres », avoue-t-il sans honte. Les choses se corsent avec les étrangers, c’est à dire tous ceux qui n’habitent pas le quartier ou même ceux qui ont laissé leur pièce d’identité à la maison. « Dans ces cas nous les gardons toute la nuit et au matin nous les conduisons au camp chez les militaires ». Ainsi va la vie à Nzérékoré où les autorités confient la police nocturne à de jeunes civils sans expérience et jouent sur la peur du rebelle pour calmer les tensions sociales.

Après les réfugiés du Liberia et de Sierra Leone, ceux de Côte d’Ivoire arrivent

Il est vrai que la région sort économiquement dévastée des crises libérienne et sierra-léonaise. En 2000, plus de 400 000 personnes venues de ces deux pays avaient trouvé refuge dans la région. Aujourd’hui, s’il ne reste que 70 000 réfugiés environ, la crise ivoirienne fait redouter un nouvel afflux. Dans la ville de Lola, une bourgade de 15 000 habitants située à deux heures de piste de la Côte d’Ivoire, les habitants ont les yeux fixés sur les crêtes des monts Nimba. C’est de cette direction que viennent les réfugiés ivoiriens. Pour l’heure beaucoup font la navette entre Danané, en Côte d’Ivoire, et Lola, mais plusieurs centaines de familles se sont déjà installées en ville ce qui, selon le maire, ne va pas sans poser des problèmes. « Le budget municipal équivaut à 100 millions de francs guinéens (2 200 euros) par an, nous ne recevons aucune aide de l’Etat pour faire face à cet afflux. Mais Conakry nous a demandé d’ouvrir les écoles aux enfants de réfugiés », précise Lazare Gonotey.

Le poids des réfugiés s’est surtout fait sentir dans les villages et les campagnes. Le passage de centaines de milliers de personnes a accéléré le déboisement de la région et épuisé les sols. Car l’écosystème est fragile et les sols, lessivés par des pluies torrentielles qui tombent durant une bonne moitié de l’année, s’épuisent vite. En traversant le chapelet de petits villages sur la route qui mène à Diéké, vers la frontière libérienne, on entend à chaque fois les mêmes récriminations. Les bonnes terres se font rares et le revenu agricole diminue. Signe que dans cette région pourtant fertile les carences en vitamine sont présentes, beaucoup d’enfants ont le ventre ballonné.

« La Guinée a besoin d’aide internationale », plaide Kiridi Bangoura, le ministre de l’administration du territoire. « Durant des années nous avons accueilli sans compter les réfugiés, et la communauté internationale aurait pu faire plus pour nous ». C’est oublier un peu vite les centaines de millions de dollars dépensés par le système des Nations unies, à la fois pour aider les réfugiés et soulager les populations locales. Mais aujourd’hui alors que le Haut commissariat aux réfugiés achève son programme de rapatriement des Libériens, les Nations unies quittent sur la pointe des pieds la Guinée forestière. Ce désengagement inquiète les Guinéens. Les programmes des Nations unies risquent en effet de faire cruellement défaut.



par Olivier  Rogez

Article publié le 08/12/2004 Dernière mise à jour le 08/12/2004 à 07:37 TU

Le prochain reportage de cette série sera mis en ligne vendredi 10 décembre : Le grand rêve de l'Eldorado guinéen.