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Territoires palestiniens

La police palestinienne au pied du mur

Le principal obstacle à la mission des policiers palestiniens en Cisjordanie est surtout le risque, présent à tout moment, d'un incursion israélienne.(Photo : AFP)
Le principal obstacle à la mission des policiers palestiniens en Cisjordanie est surtout le risque, présent à tout moment, d'un incursion israélienne.
(Photo : AFP)
Patrouilles, arrestations de suspects, saisie d’armes : en dépit de leur sous-équipement et de l’étroitesse de leur marge de manœuvre, les services de sécurité palestiniens tentent de reprendre le contrôle du terrain.

De notre correspondant à Ramallah

La police palestinienne sort du coma. La nomination du Général Nasser Youssef à la tête du ministère de l’Intérieur a rompu le sentiment d’impuissance qui prévalait en son sein depuis le début de l’Intifada. Après quatre ans d’inaction, alimentée autant par les atermoiements complaisants de Yasser Arafat à l’égard des groupes armés, que par la politique ultra-répressive d’Ariel Sharon, les services de sécurité palestiniens redressent la tête. Leur déploiement réussi à Gaza et le relatif calme qui y prévaut depuis ont rendu le sourire à de nombreux officiers supérieurs qui rongeaient leur frein devant l’inertie de la Moqataa. «Nous sommes en train d’apaiser la situation sur le terrain, affirme un haut gradé du ministère qui a requis l’anonymat. Il faut bien voir que l’attentat de Tel-Aviv (qui a fait cinq morts fin février, ndlr) a été dénoncé par toutes les factions sans exception. C’est une première dont il nous faut profiter avec l’aide d’Israël. Si l’armée se retire des grandes villes de Cisjordanie, nous pouvons réussir en quelques mois ce qu’elle n’a pas su faire en quatre ans».

L’optimisme de cet adjoint de Nasser Youssef est à peine forcé. A Rafah, par exemple, l’une des capitales de l’Intifada, les policiers ont détruit en quelques jours une dizaine de ces fameux tunnels creusés sous la frontière égyptienne qui permettent aux militants de se ravitailler en armes. A titre de comparaison, au printemps 2004, l’armée israélienne avait dû lancer des dizaines de blindés au cœur des camps de réfugiés, faisant quarante trois morts dont une majorité de civils et démolissant une cinquantaine de maisons pour ne boucher in fine que trois tunnels. «Les deux atouts de Nasser Youssef, ce sont son courage politique et le soutien populaire dont il dispose, dit un journaliste local. A Gaza, les soldats palestiniens ont été accueillis avec des fleurs. On a sous estimé le ras le bol de la population à l’égard des tirs de roquettes Qassam sur Israël ou des tunnels de Rafah».

Les tuyaux du Shin Beth

Après l’attentat de Tel-Aviv, Nasser Youssef a dépêché ses limiers autour de Tulkarem, la région dont était originaire le kamikaze. Cinq militants du Jihad Islamique ont été appréhendés à cette occasion. Samedi à Dura, au sud de Hébron, un autre coup de filet a permis l’arrestation de quinze activistes et la saisie d’armes, d’explosifs et de munitions. «Nous démarrons une campagne destinée à mettre un terme à l’activité des criminels qui vandalise les institutions et les propriétés publiques», a déclaré Jihad Abu Omar, un officier supérieur. L’échange d’informations entre les deux camps s’est aussi intensifié. Grâce à des tuyaux du Shin Beth, les services secrets israéliens, les Forces Spéciales palestiniennes ont saisi des ceintures d’explosifs. Inversement, c’est un renseignement de la police palestinienne qui a permis aux soldats israéliens de localiser et de désamorcer en début de semaine dernière une bombe de 100 kilos dissimulée dans un camion près de Jénin.

Du temps d’Arafat, cette coopération d’officiers à officiers n’avait jamais vraiment cessé. Mais outre son fonctionnement erratique, elle pêchait par manque de visibilité. Désormais ces pratiques sont assumées haut et fort par le nouveau ministre de l’Intérieur. «A chaque déplacement, dit son adjoint, Nasser Youssef répète la même chose aux chefs de la police. Si vous faîtes votre travail, vous serez soutenu. Si vous ne le faîtes pas, vous serez viré». Un principe très vite mis en application. A Gaza, après qu’un gang eut fait irruption dans la prison et assassiné deux prisonniers dans leurs cellules sans être inquiété, les deux principaux responsables sécuritaires ont été limogés. Même scénario à Jénin mardi dernier. Furieux de ne pas avoir été prévenu de la venue de Youssef dans la ville dont il se considère le shérif, Zakariya Zubeïdi, le chef des Brigades des martyrs el Aksa, avait ouvert le feu sur son convoi. L’affaire s’est réglée par une entrevue musclée entre les deux hommes et le renvoi du chef de la police local. «Zubeïdi s’est excusé, dit le proche de Youssef. Localement il est craint mais il n’est pas respecté». Et il ajoute avec un sourire cynique : «Nous avons juste besoin d’un peu de temps pour l’écraser».

Légalisme et manière forte

Une déclaration qui cadre bien avec la réputation de Nasser Youssef. Un dur, légaliste mais adepte de la manière forte. L’homme a été de tous les champs de bataille palestiniens, de Karameh en 1968 à Beyrouth en 1982. C’est lui qui commandait l’ALP (l’armée de libération de la Palestine) lors de son retour triomphal à Gaza en 1994. A cette époque, il n’avait pas hésité à raser au bulldozer une mosquée construite illégalement par l’un des leaders du Hamas, Mahmoud Zahar. Au sein du comité central du Fatah dont il est membre, il était l’un des rares à tenir tête à Arafat dont il critiquait le laxisme dans la gestion de l’Intifada.

Mais cette poigne ne suffira pas à pacifier les Territoires occupés. Taillés en pièce par les bombardements et les rafles de l’armée israélienne, les services de sécurité palestiniens manquent de tout. D’armes, de véhicules, de matériel de transmission et de prison. «Nous sommes dans le collimateur des organisations de droits de l’homme car les appartements où nous gardons nos prisonniers ne permettent ni visite ni promenade», soupire le haut responsable du ministère de l’Intérieur. Le principal obstacle à la mission des policiers palestiniens en Cisjordanie est surtout le risque, présent à tout moment, d’une incursion israélienne. «Dans ce contexte, mes hommes rechignent à être armés car ils ont trop peur d’être pris pour cible. Il m’est difficile de leur demander de faire des arrestations car rien n’empêche les soldats israéliens de venir récupérer les prisonniers dans nos cellules». Pour l’instant, les négociations achoppent sur l’ampleur du retrait. Le cabinet Sharon veut redéployer ses troupes autour des villes alors que Mahmoud Abbas réclame le contrôle de régions entières. La méfiance de l’Etat major israélien confine parfois à l’absurde. Il a mis une semaine à accepter que les complices présumés du kamikaze de Tel-Aviv soient transférés dans la prison de Jéricho, la seule intacte de Cisjordanie. Comme si Sharon répugnait à partager avec Abbas le mérite de la guerre contre le «terrorisme».


par Benjamin  Barthe

Article publié le 06/03/2005 Dernière mise à jour le 06/03/2005 à 11:30 TU