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Elargissement européen

Bruxelles évite de braquer la Turquie

Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan : <em>"il y a longtemps que nous avons fait le&nbsp;premier pas sur Chypre</em>". 

		(Photo : AFP)
Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan : "il y a longtemps que nous avons fait le premier pas sur Chypre".
(Photo : AFP)
Le rapport annuel d'avancement de la candidature turque à l'Union Européenne, publié ce mercredi, épingle sévèrement le ralentissement du rythme des réformes, pourtant menées tambour battant ces dernières années par Ankara.  Mais sur le principal point d'achoppement, la reconnaissance de Chypre et l'ouverture des ports et aéroports turcs aux navires et avions chypriotes, Bruxelles propose à la Turquie un sursis pour éviter la suspension des négociations d'adhésion.

De notre correspondant à Istanbul

La Turquie ne s'attendait pas à un miracle, mais d’une certaine façon, il est arrivé… Depuis plusieurs années, la Commission européenne décernait à Ankara un satisfecit pour ses efforts en matière de démocratisation, mais le rapport annuel 2006 sur l'avancement de la candidature turque à l’Union promettait à juste titre d'être sévère envers la candidature turque. On évoquait même ouvertement la possibilité d'un blocage des négociations d'adhésion avant même qu'elles n'aient commencé ! Cette mesure aurait donné à la Turquie, déjà souvent jugée « problématique », le triste privilège d'être le premier candidat à voir son processus d'intégration suspendu.
Ce ne sera pas le cas dans l'immédiat, puisque Bruxelles a annoncé mardi avoir repoussé de deux bons mois l'échéance limite pour qu'Ankara applique le protocole additionnel de l'élargissement de l'Union douanière, lui demandant de reconnaître Chypre, et d'ouvrir ses ports et aéroports aux navires et avions chypriotes. La présidence tournante de l'Union Européenne, assurée par la Finlande, espère en effet toujours déboucher sur un accord relançant un processus de négociations pour la réunification de l'île.

Le pire est donc pour l'instant évité et les Turcs respirent, se satisfaisant même en privé de ce que l'Europe, enfin, se saisisse de ce dossier, mais aussi et surtout montre une certaine souplesse au lieu de sanctionner la position turque. C'est sans doute un signe encourageant pour la Turquie, qui n'a eu de cesse de dénoncer le reniement des Européens en matière de désenclavement économique de la partie turcophone de Chypre. Ce qui suffisait à Ankara pour justifier son intransigeance sur le dossier chypriote: « il y a longtemps que nous avons fait le premier pas, il n'est pas question pour la Turquie de continuer à avancer unilatéralement, sans contreparties », répète en substance le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Un compromis sur Chypre à l'initiative de l'Europe permettrait même de ramener la confiance entre les 25 et le gouvernement turc, qui serait alors plus à l'aise pour relancer les réformes.

Un « europtimisme » en panne

Car le rêve européen a sérieusement pris du plomb dans l'aile en Turquie depuis que le statut officiel de candidat lui a été reconnu, il y a deux ans, et pas seulement du côté du gouvernement. Tous les sondages attestent d'un effondrement de l'europtimisme de l'opinion publique, qui était traditionnellement élevé. Il y a, par rapport à 2004, deux fois moins de Turcs qui pensent que leur pays doit absolument adhérer à l'Union Européenne : ils sont à peine un sur trois aujourd'hui. A l’inverse le nombre de ceux qui refusent que la Turquie fasse partie de l'Union a doublé, il sont désormais plus d'un sur quatre.

La raison de ce retournement se trouve dans un chiffre inquiétant : 78% des personnes interrogées disent en effet n'avoir pas confiance en Bruxelles. Des proportions similaires de citoyens turcs considèrent la plupart des pays membres, tels la France, l'Allemagne, ou la Grèce comme des alliés inamicaux, ce qui peut se comprendre après la multiplication des déclarations anti-turques ou opposées à l'entrée de la Turquie dans l'Union.

2004, c'était aussi l'année du référendum de réunification de Chypre, très largement approuvé par la communauté chypriote turque, inspirée par Ankara, mais massivement rejeté par l'entité chypriote grecque qui suivait l'appel au «non» de son président Tassos Papadopoulos. Et  cette «hypocrisie» européenne n'a certainement pas encouragé la Turquie à poursuivre les réformes, aujourd'hui quasiment à l'arrêt malgré les démentis des autorités turques.

La potion de ces 80 pages de rapport demeure donc amère, mais la Turquie, lassée, ne s'attendait pas à mieux. La liberté d'expression et les droits des minorités non musulmanes sont les deux seuls points négatifs soulignés par la Commission sur lesquels Ankara travaille concrètement pour l'instant, avec des réformes légales en cours. Des efforts sur d'autres aspects importants, comme les droits culturels des minorités ou la place de l'armée dans le jeu politique, s'avèrent pour l'instant impossibles, le gouvernement devant faire face à une poussée de nationalisme qui rend inimaginable toute nouvelle "concession" au projet européen. Le gouvernement turc est pris en quelque sorte entre deux feux, à moins d'un an de législatives qui s'annoncent délicates pour le parti de  la Justice et du Développement (AKP), au pouvoir depuis 4 ans.



par Jérôme  Bastion

Article publié le 08/11/2006 Dernière mise à jour le 08/11/2006 à 11:36 TU