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Guinée

Des casques bleus pour sauver Conté ?

Environ 1 700 «casques bleus» africains - maliens, nigérians, sénégalais et gambiens - vont être déployés prochainement aux frontières de la Guinée avec le Liberia et la Sierra Leone. Cette décision a été prise mercredi 27 décembre lors d'une réunion à Abuja (Nigéria) des responsables militaires de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest). Elle intervient au moment où le président Lansana Conté doit faire face depuis trois mois à une vaste «rébellion» dans le sud-est du pays, mais aussi à un climat très tendu à Conakry, où les rumeurs les plus folles circulent concernant «l'arrivée des rebelles» dans la capitale.
Cette réunion s'est tenue dans la capitale nigériane à l'initiative du président malien Alpha Oumar Konaré - également président en exercice de la CEDEAO. A la suite d'une tournée dans les trois capitales concernées par le conflit (Conakry, Freetown et Monrovia), Konaré s'était déclaré « très optimiste » sur le retour à la paix en Guinée et notamment dans la zone frontalière avec la Sierra Leone et le Liberia. Il avait également rendu visite, à Lomé, à Gnassingbé Eyadéma, président en exercice de l'OUA. Ce qui lui avait permis d'obtenir une sorte de « feu vert » politique des voisins de la Guinée et de l'Afrique occidentale, en vue du déploiement « rapide » d'une force africaine d'interposition, sinon d'intervention, qui pourrait être saluée à Conakry comme une bouée de sauvetage inattendue.

Selon des experts qui se sont rendus récemment dans le sud-est de la Guinée, cette force devrait être composée « d'au moins 1.500 hommes », à la fois militaires et observateurs, tous appelés à être déployés le long des trois frontières. C'est dans cette région forestière que la situation devient de plus en plus dramatique. Des dizaines de milliers de civils ont dû fuir les combats, et deux camps de réfugiés, mis en place au nord de la ville de Guékédou lors des affrontements du début décembre, ont été incendiés ces deniers jours et sont totalement ou partiellement vides, selon un rapport d'une mission du HCR qui s'est rendue sur place le week-end dernier. Il s'agit de près de 20.000 réfugiés libériens et sierra-leonais, qui ont vraisemblablement fui les nouveaux combats et se sont rapprochés d'autres camps de réfugiés, désormais surpeuplés, situés notamment près de la ville de Kissidougou. Le nombre de réfugiés restant en Guinée est estimé par le HCR à 328.000 sierra-leonais et 122.000 Libériens.

Mais cette nouvelle guerre concerne d'abord la population guinéenne. « Les risques de famine sont énormes » en Guinée forestière, selon l'ambassadeur de France, qui a pu visiter cette région, car « il ne faut pas oublier qu'elle est le grenier du pays ». Les populations des villes de Guérékou, Kissigougou et Macenta ont pour la plupart fui alors que « les récoltes ne sont pas terminées ». « J'ai vu des choses incroyables, des maisons détruites, partout des traces de combats, des cadavres qui jonchent le sol », a-t-il précisé.

En réalité, il semble bien que les « rebelles » en question soient d'abord des Sierra-leonais du RUF (la rébellion autrefois dirigé par Fodé Sankoh), mais qui pourraient bénéficier d'une large autonomie vis-à-vis d'autres groupes en lutte contre le pouvoir central. Ceux-ci se sont réfugiés en Guinée, repoussés par l'avancée des troupes britanniques et de l'ONU qui soutiennent l'armée régulière de Freetown. Parallèlement des rebelles libériens (appartenant autrefois à l'ULIMO et en rebellion ouverte contre le pouvoir central de Charles Taylor) auraient eux aussi trouvé refuge en Guinée forestière, où l'or et les diamants sont presque aussi présents que dans le pays voisins.

«La ruée vers l'or de Guinée»

Cette incroyable «ruée vers l'or et les diamants» de la Guinée forestière a probablement bénéficié de l'appui, sur place, d'opposants guinéens qui rêvent de se débarrasser définitivement du régime dictatorial de Lansana Conté, au moment où celui-ci est confrontée à l'hostilité ouverte de la plupart de ses voisins, et notamment de Charles Taylor et de son allié de toujours Blaise Compaoré, président du Burkina Faso.

Pour l'heure, il est n'est pas aisé d'évaluer l'importance réelle de cette «opposition armée». Les différentes attaques lancées, depuis plus de trois mois, dans cette région ont été revendiquées par un mystérieux mouvement, inconnu jusque là, qui s'appelle Rassemblement des forces démocratiques de Guinée (RFDG). Son porte-parole, un certain Mohamed Lamine Fofana, paraît insaisissable : il contacte lui-même la presse grâce à son téléphone satellitaire et n'hésite pas à annoncer par avance les attaques de son mouvement armé, qui serait composé d'environ 5.000 combattants, dont certains officiers ayant fait défection après la mutinerie de 1996.

En février de cette année-là une tentative de coup d'Etat contre Lansana Conté avait été lancée par le commandant Oularé, ancien chef de l'armée de l'air en Haute-Guinée. Celui-ci dirige-t-il désormais cette «rébellion» ouverte? On ne peut l'exclure. Le RFDG a d'ores et déjà annoncé qu'il vise à renverser le président Lansana Conté : «une fois arrivés à Conakry, nous renverserons le président, et le gouvernement transitoire qui sera mis en place organisera des élections pour mettre en place une véritable démocratie».

Faut-il relier ces déclarations au climat qui règne dans la capitale guinéenne ? Une certaine panique commence à se manifester, surtout à Conakry, où des rumeurs insistantes citées par l'AFP font état de «l'arrivée imminente» de « rebelles ». D'importantes sommes d'argent ont été transférées ces derniers jours de la Guinée vers le Mali, où elles ont été déposées dans des banques. Ces transferts sont évalués à « plusieurs centaines de millions de francs CFA » et appartiendraient essentiellement à des commerçants guinéens préoccupés par la «situation chaotique » qui prévaut à Conakry. Le climat a commencé à se détériorer surtout au lendemain de l'attaque de commerçants peuls, il y a deux semaines, par des bandes armées, à Conakry. Ce qui incite des Guinéens à mettre à l'abri leurs économies et même à louer des maisons à Bamako, en vue d'un éventuel exil « si la situation devenait intenable ».

L'éventuelle arrivée d'une force d'interposition vise-t-elle a «sauver» Lansana Conté, un général-président qui a embastillé son principal opposant, Alpha Condé ? Si cela était le but recherché, la CEDEAO deviendrait alors un «syndicat de chefs d'Etats» plus préoccupés par leur propre sort que par celui de la démocratie.



par Elio  Comarin

Article publié le 28/12/2000