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Congo démocratique

Après Kabila, une chance pour la paix?

Six chefs d'Etat africains et des dizaines de délégations officielles ont participé aux obsèques du président congolais Laurent-Désiré Kabila, assassiné mardi 16 janvier par l'un de ses gardes du corps. Peu après a débuté une nouvelle «valse diplomatique» régionale menée par la Belgique, qui vise à relancer le processus de réconciliation dans un pays partagé en deux.
C'est au coeur du palais de la Nation, bâti au bord du majestueux fleuve Congo, que repose désormais Laurent-Désiré Kabila, sous le socle où s'élevait jadis une statue du roi des Belges Léopold II . Un palais qui a été, jusqu'en 1960, celui du gouverneur belge. Et c'est aussi dans ce endroit hautement symbolique que le Premier ministre Patrice Lumumba a prononcé le 30 juin 1960 un discours historique passé à la postérité parce qu'il avait osé dénoncer les méfaits de la colonisation belge. Quelques mois à peine avant d'être arrêté par les soldats de Mobutu -avec l'aide de la Belgique et des Etats-Unis- et assassiné le lendemain au Katanga, par des soldats sécessionnistes. Cet assassinat avait alors plongé le pays dans une première guerre civile, puis dans un régime autoritaire qui n'était même pas parvenu, en dépit des énormes richesses du pays, à le doter d'un minimum de services publics (routes, chemins de fer, ponts etc.).

Quarante ans plus tard, Kabila le Katangais a été assassiné à Kinshasa, après une autre longue guerre civile, et le pays fait de nouveau face au danger de la partition définitive mais aussi à l'occupation étrangère. Dimanche, près d'un million de personnes se sont pressées à Kinshasa pour voir passer le convoi funèbre en provenance de Lubumbashi; oubliant ainsi les règlements de compte, les disparitions et les tortures pratiquées par un régime qui a dû faire face à l'assaut des troupes ougandaises et rwandaises, et n'aurait sans doute pas tenu sans l'aide de celles d'autres pays voisins: l'Angola, le Zimbabwe et la Namibie. «Kabila est mort parce qu'il a osé dire non aux Blancs, et refusé de céder nos richesses; pour cela il a été assassiné, comme Lumumba, Sankara, Samora Machel» crie-t-on de tous côtés à Kinshasa. Américains et Belges sont les premiers visés par les reproches des Congolais qui considèrent désormais Kabila comme un héros national. Tandis que d'autres Congolais, à l'ombre des armées de Kampala ou de Kigali, tentent de profiter d'un assassinat inattendu pour préparer la suite des événements.

«Kabila est mort parce qu'il a osé dire non aux Blancs!»

Côté rebelle, en effet, l'Ouganda et le Rwanda semblent tout tenter pour remettre de l'ordre, mais les règlements de compte ne semblent pas encore terminés. Toutefois le pro-ougandais Jean-Pierre Bemba -dont le richissime père, mobutiste convaincu, a préféré rester à Kinshasa durant tout le règne de Kabila- semble disposer de moyens politiques et militaires suffisants pour jouer les premiers rôles. Du côté des rebelles pro-rwandais, l'explication semble se poursuivre, en dépit de la mise en place d'une nouvelle direction politique et militaire, assurée respectivement par Adolphe Onusumba et Jean-Pierre Ondekane.

Paradoxalement, c'est à Kinshasa que l'après-Kabila semble le moins difficile. L'entrée en scène du fils du despote nationaliste, le général Joseph Kabila, ne s'est apparemment pas faite sans douleur, et le côté dynastique du choix n'a guère plu à de nombreux Kinois. Mais ce choix a permis de stabiliser la situation, d'éviter les débordements d'une armée qui dans le passé s'est souvent livrée à des mises à sac de la capitale, lorsque le pouvoir paraissait à prendre. Vraisemblablement le colonel Eddy Kapend, un proche de Laurent Kabila, a préféré rester dans l'ombre, tout en soignant ses relations avec l'Angola, un allié de plus en plus indispensable. Celui-ci a décidé de continuer à soutenir militairement Kinshasa, mais, comme Harare, il a ajouté un bémol de taille: le retour au dialogue inter-congolais. Ces pays -comme la quasi totalité de la diplomatie internationale- sont convaincus que Joseph Kabila peut réaliser ce que son père avait refusé: trouver un compromis avec les «diables» ougandais et rwandais, qui ne lui avaient jamais pardonné de les avoir chassé de Kinshasa et de dénoncer quotidiennement leur mainmise sur le pays.

C'est aussi ce que pense la Belgique, un acteur de plus en plus présent dans la région des Grands Lacs. Son ministre des Affaires étrangères Louis Michel a entamé ce mardi 23 janvier une longue tournée diplomatique régionale, aussitôt après la fin des funérailles de Kabila. Il se rend successivement en Angola, au Congo-Brazzaville, au Zimbabwé, en Zambie, en Ouganda, au Rwanda et au Gabon. Auparavant il a une fois de plus délaissé la langue de bois pour demander à Joseph Kabila de faire un geste significatif: «J'ai dit ce que j'avais à dire: la nécessité d'un processus de légitimation, revenir au processus de Lusaka sans préconditions, et donner des signes d'ouverture» a-t-il déclaré à l'issue d'une rencontre avec le général Joseph Kabila, tout en qualifiant celui-ci de «président». Un geste qui ne passera pas inaperçu, d'autant que l'initiative de Louis Michel est sans doute soutenue par l'Union européenne, qui vient de dépêcher sur place son propre envoyé spécial, Aldo Aiello, un infatigable diplomate qui ne cesse de faire la navette entre toutes les capitales africaines et européennes concernées.

L'assassinat de Laurent Kabila a d'ores et déjà été revendiqué par deux mouvements congolais, tous deux dirigés par des «déçus du libérateur de Kinshasa» qui ont voulu «mettre un terme à l'aventure sanguinaire de Kabila, et lever tout obstacle à l'ouverture de négociations». Non sans accuser Kabila d'avoir été «le président le moins intelligent et le plus rapace» du Congo et «d'avoir introduit à Kinshasa la pègre tutsie et le clan des rapaces du Katanga». Mais, parmi le million de Congolais de Kinshasa qui ont rendu un dernier hommage à Laurent Kabila nombreux étaient ceux qui, pour la première fois depuis l'assassinat de Lumumba, se disaient fiers d'appartenir à un pays qui a malgré tout retrouvé une certaine dignité, grâce au nationalisme farouche du président assassiné et surtout à sa détermination dans la lutte contre les occupants ougandais et rwandais.




par Elio  Comarin

Article publié le 23/01/2001