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Monnaie unique européenne

Faux euros : «<i>Pas d'alarmisme, de la vigilance</i>»

Entretien avec le commissaire Alain Defer, patron de l'Office central de répression du faux monnayage (OCRFM).
RFI : Comment fonctionne le système de lutte contre le faux monnayage que vous appelez Rapace ?

Alain Defer : C'est une base de données dans laquelle sont entrées toutes les caractéristiques des faux billets en circulation, les monnaies étrangères comme les francs, et bien sûr les euros qui circuleront bientôt. Nous le testons depuis un an, surtout sur la monnaie française. L'intérêt, c'est que Rapace est alimenté en temps réel et qu'il fonctionne en réseau, c'est-à-dire que tous les services de police régionaux en ont un. Il est certain que dès le début janvier, le premier faux euro sera repéré et intégré au système. Notre stratégie est mise au point depuis trois ans, avec notamment la formation de soixante-quinze enquêteurs spécialisés répartis dans tous les services de police et de gendarmerie. C'est un excellent outil d'aide à l'enquête. Naturellement, nous sommes en liaison avec tous les pays de la zone euro, par le biais de la Commission européenne et d'Europol.

RFI : La chasse aux faux euros a-t-elle déjà commencé ?

AD : Ca, c'est un fantasme entretenu en partie, il faut le dire, par la presse, qui a tendance à faire dans le sensationnel et l'alarmisme. Bien entendu, nous sommes vigilants, très vigilants. On entend, depuis un an, parler de fabrication de faux euros. Personnellement, je n'en ai jamais vu. Tout ce que je sais, c'est qu'il y a des affiches, des photos, des sites internet, officiels ou non, montrant les futurs billets. Donc, il y a des milliers d'ordinateurs qui contiennent le scan de ces coupures. Mais tout ça, ça ne fait pas des faux billets. Dire que tous les voyous de France et d'Europe y pensent, ça va de soi. Ils pensent tous, aussi, à braquer les fourgons de transports de fonds. C'est, si j'ose dire, dans la nature des choses. Mais y songer, ce n'est pas le faire. Il faut savoir que la caractéristique du faux monnayage, c'est que beaucoup y pensent, mais que très peu passent à l'acte. Parce que même si la technique a fait des progrès, ça n'est pas pour autant devenu facile. Ca arrange les amateurs, les faussaires en herbe. On a vu ça il y a quelques années. Des adolescents qui allaient s'acheter des bonbons avec des faux assez grossiers. C'est triste sur le plan moral, mais c'est risible sur la méthode.

«Un billet de 100 F avec la tête de Mickey»

Mais entrer dans un schéma de banditisme, une falsification d'envergure, avec les sécurités qu'il y aura sur les euros, ça ne sera pas un exercice à la portée de tout le monde. Selon nos informations, tous les milieux de la pègre, français, italiens, espagnols ou allemands, envisagent de fabriquer des faux euros. Ils sont tous partants, si j'ose dire. En ce moment, ce ne sont pas les pistes qui manquent. Il y aurait même plutôt excès de pistes. Mais parmi ces centaines et ces centaines d'individus, il y a beaucoup de velléitaires. Faire une image avec un scanner est un chose. Mais ensuite, il faut la vendre. Et pour ça, il faut un produit de grande qualité, ce qui nécessite des moyens, des techniciens, des circuits de distribution, etc. Donc on fait le tri dans nos informations. Si vous me dites que le cartel de Medellin va faire de la fausse monnaie, c'est crédible. Même chose pour les Triades chinoises ou les mafias italienne ou russe. Mais pas des petits délinquants de banlieue.

RFI : Les premiers jours de circulation seront-ils les plus propices à l'écoulement de faux billets, à cause de la confusion qui régnera à ce moment là?

AD : C'est ce qu'on aurait tendance à se dire de prime abord. Les gens vont découvrir les billets, une iconographie nouvelle, etc., sans compter le choc culturel qui va un peu désorienter le public et qui pourrait le rendre plus fragile. Mais en même temps, vous aller avoir une méfiance totale. Alors, de la méfiance ou de la naïveté, je ne sais pas ce qui va l'emporter. Ce qui est sûr, c'est que les gens vont regarder les billets de très près. Pour le reste, il va s'agir d'un problème de communication qui concernera la Banque centrale européenne, la Commission, et les banques centrales nationales. Si la communication est bonne, comme je pense que ce sera le cas vu les moyens qui y sont consacrés, les consommateurs vont quand même être informés, et donc enclins à la vigilance. Paradoxalement, je serai plus inquiet au bout d'un an, quand les gens se diront qu'ils connaissent bien les billets, et qu'ils seront moins attentifs.

RFI : Dans la vie courante, on ne peut quand même pas examiner chaque billet à la loupe...

AD : Précisément. Regardez ce qui se passe pour les monnaies nationales. Je suis un peu effrayé de voir comment, dans tous les pays, des citoyens normalement méfiants peuvent accepter quasiment n'importe quel faux billet. En fait, si vous réfléchissez, ce n'est pas tout à fait anormal. Une pièce, vous ne la regardez pas. Et un billet, vous le regardez peu. Peut-être que si on vous tendait un billet de 100 F avec la tête de Mickey ou de Donald, ça vous ferait sursauter, parce que ces personnages n'appartiennent pas à la culture monétaire de la France. Mais si à la place du 50 F Saint-Exupéry , on vous mettait Baudelaire, ça ne vous choquerait pas. On a de la monnaie une approche intuitive et historique, et au bout d'un certain temps, on ne fait plus très attention. Le problème avec l'euro, c'est qu'on n'a aucune référence, aucun point de repère historique. Nous aurons donc, dans tous les pays de la zone euro, une attention soutenue. Et paradoxalement, ça risque de gêner beaucoup les faussaires.



par Propos recueillis par Philippe  Quillerier-Lesieur

Article publié le 03/09/2001