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Prix littéraires

Femina : le riche parcours de Marie Ndiaye

Elle était, avant l'annonce du prix, la favorite de plusieurs critiques littéraires. Marie Ndiaye a obtenu le Fémina par 9 voix, dès le premier tour. Du côté des Médicis, c'est un Chilien, Antonio Skarmeta, qui reçoit le prix «étranger» pour lequel de superbes romans et de grands talents s'affrontaient.
De son premier livre, «Quant au riche avenir», publié en 1985 alors qu'elle n'avait que 18 ans, à «Rosie Carpe», récompensé aujourd'hui, Marie Ndiaye a fait la preuve par huit livres qu'elle sait écrire, et construire un univers. Univers plutôt sombre où sont explorées les émotions douloureuses que font naître les liens - ou l'absence de liens - familiaux. Au centre, plusieurs héroïnes en quête d'identité et surtout de reconnaissance et d'amour auprès de parents, d'oncles ou de tantes indifférents, monstrueux ou cruels.
Née en 1967 à Pithiviers, Marie Ndiaye est française comme sa mère, et d'origine sénégalaise par son père. Ecrivant dès l'adolescence, elle n'avait pas encore son bac qu'elle envoyait «Quant au riche avenir» par la poste au célèbre éditeur Jérôme Lindon. Il le publiait aussitôt dans sa maison, les éditions de Minuit, synonyme de qualité littéraire. Enthousiasme immédiat de la critique pour cette analyse psychologique d'inspiration proustienne : déjà, le style est sûr, fluide, classique avec des pointes de préciosité, épousant des descriptions et une quête psychologique tout en nuances, cheminant des apparences vers la profondeur avec une sinueuse maîtrise. Tout comme la pensée et ses méandres, Marie Ndiaye affectionne les récits qui paraissent n'avoir ni début ni fin. Dans «Comédie classique» (P.O.L.), elle s'était amusée à composer un roman de plus de deux cents pages tout d'une seule phrase. Incipit : «Plus je réfléchissais et plus s'installait en moi la conviction queà» Rosie Carpe débute ainsi : «Mais elle avait cessé de croire que son frère Lazare serait là pour les voir arriver, elle et Titià»
Elle : Rosie Carpe, une jeune femme qui a perdu depuis longtemps la maîtrise de sa vie. Travail écrasant, liaison sans amour, enfant non désiré qu'elle délaisse et voudrait voir mourir : absente d'elle-même, elle part en Guadeloupe retrouver son frère Lazare qui, croit-elle, a réussi. Elle rencontrera des parents qui l'ont abandonnée, reniée. Confusion des générations, inceste, prostitution, glissements vers la folie : des horreurs décrites comme dans un rêve dans un récit troublant, envoûtant. Le meilleur peut-être (lire aussi «En famille», ou «La femme changée en bûche») de cet écrivain aussi talentueux que discret, habitant à l'année la province avec son compagnon et leurs trois enfants.
Prix Médicis
C'est aussi un dur destin de femme que retrace Keith Ridgway dans «Mauvaise pente» (Phébus), qui remporte ce même jour le Fémina étranger : puissant portrait d'une paysanne irlandaise mal mariée, à la recherche de dignité. Elle tue son mari en le heurtant avec sa voiture à l'endroit précis où, des années plus tôt, il a fauché à mort une toute jeune fille. Livre intimiste mais montrant aussi combien il est difficile, d'après l'auteur, «de vivre en Irlande (à), de vivre sur cette planète
Pour ce qui est du prix Médicis, c'est souvent, tout comme pour le Fémina, la compétition pour le prix «étranger» qui est la plus intéressante. Ainsi, cette année, les jurés avaient la déchirante mission de choisir entre des romans d'aussi grande qualité que Sourires de Loup de la «révélation» Zadie Smith, «Les sombres feux du passé» de Lee Chang Rae, «N'entre pas si vite dans cette nuit noire» d'Antonio Lobo Antunes, ou «Les Turbans de Venise» de Nedim Gürsel. C'est donc un romancier et scénariste chilien né en 1940, Antonio Skarmeta, dont les nouvelles et romans sont publiés dans plus de vingt langues, qui l'a emporté pour La «Noce du poète»(Grasset), un roman épique, vision satirique et lucide des folies guerrières préludant à l'explosion de la Première Guerre mondiale en 1914. L'auteur était surtout connu hors de chez lui pour son roman Ardiente paciencia/El cartero de Neruda, connu pour avoir donné un film sensible au succès mondial, «Il Postino» (Le Facteur), avec Philippe Noiret dans le rôle de Pablo Neruda.
Le Médicis du roman français est allé à Gallimard et à Benoît Duteurtre, 41 ans, pour «Le Voyage en France», où l'on voit un jeune Américain partir pour la France, persuadé que l'Europe est supérieure aux Etats-Unis. Déception et critique ironique de la société française actuelle, émois d'un quadragénaire français dépressif. Le Médicis Essais a dédaigné «Les consolations de la philosophie» d'Alain de Botton et confié le «Rimbaud» de Jean-Jacques Lefrère aux bons soins d'une critique d'emblée enthousiaste, pour primer «Secrets de jeunesse» (Stock) du journaliste Edwy Plenel, «secrets» d'un passé trotskyste qui, tout comme ceux du premier ministre Lionel Jospin, ne manqueront pas d'augmenter les ventes d'un livre déjà bien parti en cette période pré-électorale.



par Henriette  SARRASECA

Article publié le 29/10/2001