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Prix littéraires

Rufin, Goncourt de choc et de charme

Le prix Goncourt récompense Jean-Christophe Rufin pour «Rouge Brésil». Le prix Renaudot va à Martine Le Coz pour «Céleste l'insoumise». Deux écrivains atypiques et passionnés d'Afrique.
Ancien vice-président de Médecins sans frontières et romancier populaire à succès, Jean-Christophe Rufin connaît bien les réalités africaines et les ambiguïtés de l'humanitaire, reflet de celles de l'âme humaine. Lucide mais enthousiaste, c'est un lauréat atypique du plus célèbre prix parisien. Avec son livre primé, ainsi que les précédents, on est heureusement projeté bien loin du nombrilisme, la grisaille et la déprime des bords de Seine.

On attendait Houellebecq, redoutait Robbe-Grillet, saluait Christophe Donner, donnait Marc Lambron gagnantà L'insupportable attente - pour un petit nombre de critiques et surtout les éditeurs concernés - se termine par un verdict qui fait passer un grand souffle d'air frais sur cet univers de talents mélancoliques et d'attentes financières. Dans Rouge Brésil, son roman primé, Rufin nous emmène dans la baie de Rio de Janeiro, au XVIe siècle, en compagnie du chevalier Nicolas de Villegagnon, vice-amiral de Bretagne. Episode méconnu de l'histoire : des Français ont tenté de faire échec aux Portugais en Amérique du Sud, d'établir une colonie et de conquérir des terres au nom de la couronne. Episode qui permet à l'auteur de plonger dans les violences de la colonisation, les contradictions des supposées entreprises civilisatrices, et les gouffres de l'homme mû par un idéal, puis devenu tyran ou tortionnaire. L'histoire est racontée par deux enfants, Just et Colombe, embarqués de force dans l'expédition pour servir d'interprètes auprès des tribus indiennes.

Fourmillant de portraits, de paysages, d'action, ce roman où l'on découvre l'autre monde, celui des « colonisés » avec sa sensualité, son sens de l'harmonie, du bonheur et du sacré, montre comment se dissolvent les faux idéaux pour laisser paraître la vérité des êtres. Il stigmatise les utopies et le fanatisme. C'est un grand roman humanitaire et une réflexion sur la tolérance, bien dans la lignée de L'Abyssin (Gallimard, 1997), qui avait déjà valu à l'écrivain le Goncourt du premier roman et s'était vendu à 300 000 exemplaires. Les Causes perdues (prix Interallié 1999), autre succès dont l'action se situe également en Ethiopie, était en fait le premier écrit par Rufin. Il a pour héros un médecin envoyé dans ce pays en mission humanitaire et confronté à un dilemme : doit-il rester et par là même risquer de cautionner une politique de déplacement des populations, ou bien partir et abandonner ceux qu'il était venus aider ?

Ce dilemme plusieurs fois vécu, Jean-Christophe Rufin l'a traité aussi bien sous forme de roman que d'essai (L'Aventure humanitaire). Avec un choix affirmé, celui de rester et d'agir plutôt que de partir en claquant la porte. « Dans l'humanitaire, dit-il, malgré les tentations de manipulation, on a toujours une liberté de manoeuvre en marge du système. » Mais aussi : « Je dresse un tableau sombre des motivations qui poussent des hommes à s'engager. La plupart cherchent à fuir quelque chose. » Né en 1952, destiné à une carrière classique et à passer son agrégation, Jean-Christophe Rufin avait rencontré en 1970 les fondateurs de MSF : Bernard Kouchner, Rony Brauman, Claude Malhuret et Xavier Emmanuelli - ce dernier reste engagé en faveur des plus pauvres. Auprès de cette bande d'amis, il avait, se souvient-il, « attrapé le virus ». Ont suivi de nombreuses missions : Nicaragua, Cambodge, Philippines, Guinée équatoriale, Soudan. Ethiopie surtout, dont est originaire la mère de ses enfants et qui a déjà inspiré trois romans. La glorieuse période des « French Doctors » est maintenant derrière lui. Jean-Christophe Rufin effectue parfois des missions diplomatiques secrètes, donne des cours à Sciences Po, et il pourra désormais, après l'énorme succès que promet d'être Rouge Brésil (qui avant le Goncourt se vendait déjà très bien), réussir une deuxième carrière, celle de grand romancier populaire.

Martine Le Coz, prix Renaudot

Heureuse surprise, ici aussi, à l'annonce du prix. Martine Le Coz, qui vit également en province et publie chez l'éditeur indépendant Le Rocher, dont c'est le premier prix, est autant poétesse que romancière. C'est dire que son écriture est aussi émouvante que sensuelle, forte que ciselée. Elle est l'auteur d'une quinzaine de livres dont Le Nègre et la méduse, déjà en lice pour le Renaudot 1999. Elle imaginait alors la vie du personnage noir que l'on voit dans la célèbre tableau de Géricault, Le Radeau de la Méduse ; elle en faisait un esclave africain qui, après avoir échappé plusieurs fois à une mort atroce, succombait lors d'une révolte.

Céleste l'insoumise, qui lui vaut le Renaudot 2001, met en scène un médecin mulâtre dans le Paris de 1830 en proie à une épidémie de choléra. Fils d'un planteur français établi à Saint-Domingue et d'une esclave, ce médecin « s'emploie à délivrer les corps de la maladie mais ne peut rien contre la noirceur des âmes ». Accusé de meurtre et de viol, il sera contraint à l'exil. Seule Céleste, jeune fille artiste et rebelle, le défendraà

Ces deux romans que l'on dit d'évasion, et réhabilitent le plaisir de lire, ont donc au moins un point commun : ils nous emmènent, loin dans le temps et dans l'espace, pour mieux nous ramener au c£ur de l'homme, héros ou lecteur.



par Henriette  SARRASECA

Article publié le 05/11/2001 Dernière mise à jour le 18/02/2008 à 20:22 TU