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France: présidentielle 2002

Christiane Taubira chavire l’Outre-mer

La candidature à l’élection présidentielle de Christiane Taubira devrait amener un formidable coup de projecteur sur l’Outre-mer. Le choix forcément médiatique du PRG pour une femme créole et brillante oratrice devrait même étonner l’Hexagone.
De notre correspondant à Saint-Laurent du Maroni

«Lorsqu’elle était lycéenne, tous les enseignants étaient amoureux d’elle. Elle était extrêmement brillante, largement au-dessus des autres», se souvient un professeur à la retraite installé en Guyane depuis la fin des années 60. L’ancienne lycéenne brillante, c’est Christiane Taubira, créole guyanaise de 50 ans, docteur en économie, ténor de l’Assemblée Nationale, investie par le PRG pour être candidate à l’élection présidentielle, samedi 1er décembre, lors de la Convention Nationale du Parti Radical.

La députée RCV (Radicaux, Citoyens, Verts) sera -sous réserve de l’obtention des 500 signatures d’élus- la première candidate à l’élection présidentielle originaire d’Outre-mer. Une petite révolution pour l’ensemble des ressortissants des D.O.M.-T.O.M. : «Tous les noirs vont voter pour elle» a ainsi réagi une enseignante martiniquaise en poste à Saint-Laurent du Maroni (Guyane) en apprenant l’investiture de la députée guyanaise par le P.R.G.

D’extraction modeste - sa mère a élevé seule une famille nombreuse - Christiane Taubira est connue pour «son énorme capacité de travail» et un mépris affiché pour l’à-peu-près : «je n’aime pas les médiocres, je ne suis pas médiocre» a-t-elle déjà osé dans les médias locaux.
Estampillée «incontrôlable» voire même «Lipietz du PRG» par certains cadres du Parti Radical à Paris, elle passe en Guyane pour être un électron libre de la politique. Son parcours a suivi les chemins d’un destin passionné voire passionnel. Directrice d’une revue indépendantiste (Mawina) au début des années 80, la légende veut qu’à cette époque, à la suite d’émeutes à Cayenne, elle ait pris le maquis avec son ex-mari Roland Delannon, dont elle a quatre enfants: «En fait, elle n’était pas vraiment recherchée, cela fait partie de sa légende» affirme aujourd’hui une source policière. Son portrait est pourtant resté affiché, parmi ceux d’indépendantistes influents, aux murs des bureaux des Renseignements Généraux à Cayenne et à Saint-Laurent du Maroni jusqu’au début des années 90. En 1992, elle fonde, toujours avec son ex-mari, le parti Walwari (Eventail en créole) qui donne un coup de fouet au ronronnement politique local.

Une vie de militante guidée par la passion du travail

Commence alors une ascension fulgurante: élue députée en 1993 puis députée européen en 94 sur la liste Energie Radicale de Bernard Tapie, elle échoue de peu dans sa conquête de la mairie de Cayenne en 1995 puis en 2001 face à Jean-Claude Lafontaine médecin et membre du PSG (Parti Socialiste Guyanais) mouvement qui truste les principaux mandats politiques en Guyane depuis vingt ans. Le point d’orgue de son engagement de parlementaire s’avère sans conteste la reconnaissance de la traite négrière et de l’esclavage comme crime contre l’humanité le 18 février 1999. Christiane Taubira s’est donc forgée une vie de militante guidée par la passion du travail, des idées et même de l’écriture. Au début des années 90, Gallimard publie une de ses nouvelles dans un recueil qui regroupe par ailleurs les meilleurs auteurs francophones des Antilles et d’Haïti.

L’élue y conte l’histoire d’un jeune bachelier bushinengue (groupe d’habitants guyanais du fleuve Maroni, descendants directs des noirs marrons) déchiré entre son éducation occidentale et ses origines, lorsqu’il retrouve sa mère sur le fleuve dans une émouvante et pudique incompréhension. En perpétuelle quête de l’affirmation de son identité guyanaise, Christiane Taubira a du mal à réfréner une nette tendance à la démesure verbale: «J’ai le cœur déchiré et la tête en feu quand je vous vois à la merci des corrupteurs de la chair et de l’esprit» écrivait-elle à ses électeurs dans sa profession de foi des législatives de Mars 1993. Ses élans publics passionnés sont eux aussi mémorables: «Lors de sa réélection comme députée en 1997», se souvient un journaliste de RFO Guyane, «au bord des larmes, elle s’est mise à remercier la foule de ses électeurs, en leur disant, 'je vous aime', c’était pathétique et poignant à la fois». Fin 90 c’est la rupture avec Roland Delannon qui se présente même face à Walwari aux élections régionales.

Christiane Taubira compte aujourd’hui ses plus fidèles ennemis au sein de la classe politique guyanaise. Une inimitié tenace l’oppose à Antoine Karam, principal élu de ce D.O.M., Président de Région et conseiller général. Le leader du Parti Socialiste Guyanais a d’ailleurs réagi de manière plutôt mitigée samedi selon l’AFP: «s’il s’agit d’une candidature exotique je crois qu’on se sera trompé sur la Guyane». Pour Léon Bertrand, député-maire (RPR) de Saint-Laurent du Maroni, interrogé par Radio Caraïbe Internationale «La nouvelle de cette candidature est un pavé dans la mare qui va faire des ronds dans l’eau». La future candidate à l’élection présidentielle est en effet le seul opposant de taille au projet de réforme institutionnelle de la Guyane préparé depuis de longs mois par une large majorité de la classe politique locale. Jugeant ce projet «immature et inabouti» émanant d’élus qui «exigent des pouvoirs toujours plus étendus et font penserà ces chiens qui tournent en rond en se mordant la queue», Christiane Taubira réclame un audit sur la décentralisation. Redoutant son talent oratoire, quatre des principaux artisans du projet, Antoine Karam, Léon Bertrand, Georges Othily, sénateur et Joseph Ho Ten You, président du Conseil Général ont d’ailleurs renoncé à l’affronter dans un débat prévu sur RFO le 6 novembre.

Au M.D.E.S (Mouvement de Décolonisation et d’Emancipation Sociale), autre cheville ouvrière du projet d’évolution statutaire, Maurice Pindard, secrétaire général de ce parti indépendantiste et conseiller régional, indique que son mouvement «ne souhaite pas réagir à cette candidature… pour l’instant». Les principaux détracteurs de madame Taubira lui reprochent encore un excès de zèle dans son rôle de député qui tend, selon eux, à l’éloigner de la Guyane. Sa candidature à la présidentielle devrait pourtant amener un formidable coup de projecteur sur ce département d’outre-mer. «C’est une nouvelle qui va valoriser la Guyane dans le cadre de la République (...) D’un autre côté madame Taubira saura négocier, si ce n’est déjà fait, un poste de ministre dans la perspective d’une victoire de monsieur Jospin» ajoute un intellectuel guyanais, ex-figure politique et républicain convaincu qui souhaite garder l’anonymat. Edouard Glissant, écrivain antillais, se réjouit lui, publiquement, de cette candidature: «Madame Taubira dispose d’une véritable énergie politique» a-t-il souligné.

A l’heure où la majorité des élus guyanais, toutes tendances confondues, estiment «insuffisantes» les récentes réponses du gouvernement sur leur avant-projet d’accord pour un changement de statut de la Guyane, la candidature de Christiane Taubira devient localement un sujet délicat. «Les élus locaux oseront-ils se démarquer d’une candidature qui va peut-être rassembler 90% de l’électorat guyanais?» s’interroge un enseignant. «Finalement, il ne faut pas désespérer de la démocratie» confie pour sa part un électeur guyanais apprenant l’investiture de la députée. Christiane Taubira n’a pas dit autre chose, en remerciant ses partisans du PRG samedi: «La France a le secret de transformer en actes ses principes, ses idées, ses images offertes au monde, parce qu’elle y croit profondément». Pour un militant PRG: «Ce que certains désignent incontrôlable, nous l’appelons fraîcheur».



par Frédéric  Farine

Article publié le 02/12/2001