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Nigeria

Le ministre de la Justice assassiné

Bola Ige, le ministre nigérian de la Justice a été assassiné dans la nuit du 23 décembre à son domicile à Ibadan, grande ville du sud-ouest du Nigeria. Une crise politique dans l’Etat d’Osun dont il est originaire pourrait être à l’origine de ce meurtre. Mais Bola Ige, membre de l’Alliance démocratique, parti d’opposition, n’était pas moins ministre de l’actuel gouvernement, et a fait de la lutte contre l’insécurité au Nigeria une de ses grandes préoccupations. Une piste que les enquêteurs ne négligent pas.
Bola Ige à 70 ans était un homme politique de premier rang au Nigeria et surtout dans le sud-ouest, pays de l’ethnie Yoruba, où il a fait ses études supérieures et où il a occupé des postes politiques. Commissaire aux ressources foncières et au logement (19967-1970), gouverneur de l’Etat d’Oyo (1979-1983), nommé procureur général, il a été ministre de l’Energie et de la sidérurgie dès le retour à la démocratie, après 15 années de régime militaire, avant de se voir confier le ministère de la Justice. On le dit proche du président de la République, Olusegun Obasanjo, mais il était un membre influent de l’Alliance démocratique, un parti rival de celui du président Obasanjo, le Parti démocratique du peuple (PDP). Le rapprochement entre les hommes a été analysé comme une opération politique du pouvoir qui veut asseoir ses bases dans le pays Yoruba. Les six Etats du sud-ouest sont dirigés par l’Alliance démocratique.

Mais ce jeu de relations stratégiques dans lequel chaque parti y trouve son compte n’a pas servi d’exemple à l’Alliance démocratique, miné par des conflits internes et au sommet de l’un des Etats qu’il dirige. Bisi Akande gouverneur de l’Etat d’Osun est en opposition radicale avec son adjoint Iyiola Omisore, depuis leur prise de pouvoir, après les élections générales de 1999. Toutes les tentatives de rapprochement au sein de l’Alliance démocratique, ayant échoué seules les prochaines élections de 2002 pourraient clarifier le jeu. En attendant les deux hommes se neutralisent, empêchent un bon fonctionnement de l’Etat et mesurent leur poids politique par les «éminentes» relations qu’ils entretiennent. Bola Ige, figure locale et ministre du gouvernement fédéral, a choisi son camp. Il soutient le gouverneur Akande et de fait devient un adversaire déclaré du vice-gouverneur Omisore. Au sein de l’assemblée régionale d’Etat les passe-d’armes sont fréquentes entre les deux clans. Ils s’étaient affrontés le 10 décembre dernier en plein travaux de l’Assemblée, obligeant d’ailleurs les députés à décréter des vacances parlementaires illimitées. Un député, Odunayo Olagbaju, supporteur du vice-gouverneur, qui aurait pris une part active aux échauffourées a été assassiné le 19 décembre.

Crime politique

Après quelques manifestations violentes dans les villes, un couvre-feu avait décrété pour éviter des représailles et des bagarres rangées. Mais selon des observateurs politiques et certaines associations de défense des droits de l’homme, l’idée de vengeance habitait certains militants. C’est pourquoi le meurtre du ministre de la Justice, le 23 décembre, semble à leurs yeux procéder de la logique de guerre entretenue par les militants que le parti, Alliance démocratique ne contrôle plus. Dès l’annonce de la nouvelle, le président Obasanjo a annulé une visite officielle prévue au Zimbabwe, et le gouvernement fédéral a convoqué un comité de crise à Abuja, la capitale fédérale. Les deux frères ennemis ont été également reçus par le président de la République. Une commission d’enquête a été nommée et confiée au numéro un de la police nationale. C’est la première grosse crise majeure du gouvernement Obasanjo, qui voit ses arrières-bases en pays Yoruba ébranlées. Ici, on ne parle plus de conflits ethniques, récurrents au Nigeria. Ce sont des querelles d’hommes qui alimentent des meurtres politiques. Une autre forme d’insécurité qui met la jeune démocratie nigériane en difficulté.

Mais le ministre de la Justice, Bola Ige, peut avoir payé de sa personne une refonte du système de protection des citoyens qu’il avait l’intention d’engager. Procureur général, il avait pris part aux opérations «mains propres» qui visaient à combattre la corruption endémique au Nigeria. Ministre de l’Energie, il avait eu accès au dossier «pétrole» du Nigeria, dans lequel il voulait mettre un peu d’ordre. Ministre de la Justice, ce portefeuille lui semblait tout indiqué pour travailler à la modernisation de l’Etat et instaurer une transparence dans la gestion de la chose publique. Ministre de la Justice, il ne comprenait pas non plus, que l’Etat fédéral n’ait aucun pouvoir pour s’opposer à l’adoption, dans dix Etats du nord, de la Charia (loi islamique), alors le pays reconnaît dans sa constitution la laïcité. Il s’est dit profondément choqué par la condamnation à mort par lapidation d’une femme, accusée de crime d’adultère. Il avait annoncé ses intentions de s’opposer à l’application de cette sentence. Les partisans de la Charia le soupçonnaient également de vouloir abolir l’adoption des codes religieux. Il voulait réinstaller la prééminence de l’Etat fédéral, sur les lois locales. Mais ce ministre soucieux de l’émergence d’une vraie démocratie au Nigeria s’était aussi opposé à toute modification de la constitution qui accorderait un quelconque pouvoir politique aux instances militaires, si habituées à l’exercice du pouvoir politique au Nigeria.

Qui avait réellement intérêt à voir disparaître Bola Ige ? L’enquête le dira peut-être. Mais pour l’heure l’armée fédérale a déployé des troupes pour éviter les débordements. Le gouverneur de l’Etat d’Osun, a décrété un couvre-feu pour une durée illimitée. En hommage à ce serviteur de l’Etat, le gouvernorat de Lagos a ordonné un deuil de sept jours.



par Didier  Samson

Article publié le 25/12/2001