Rechercher

/ languages

Choisir langue
 

Somalie

Bruits de bottes et espoirs de négociation

La Somalie fait figure de refuge possible pour Ben Laden et les rescapés d’Al Qaida. Face à ce risque et pour élargir sa zone d’influence l’Ethiopie tente d’entraîner les Etats-Unis dans une intervention sur le sol somalien.
De notre correspondant à Nairobi

Attaqueront ? Attaqueront pas ? Négocierons ? Négocierons pas ? Au moment où une session de négociations entre factions somalienne s'enlise à Nairobi avant même d'avoir commencé, faute de participants, au moment aussi où la menace de frappes américaines, avec l'appui de l'Ethiopie, se profile avec plus de netteté chaque jour, ces questions sont d'une actualité aiguë. Reste-t-il encore un espace pour la négociation?

L'arrivée vendredi 14 décembre à Nairobi de Hassan Abshir Farah, le nouveau Premier ministre du Gouvernement national de transition (GNT), l'entité aux abois qui ne contrôle que quelques quartiers de Mogadiscio et des poches le long de la côte de l'océan Indien, pour un séance de pourparlers intersomaliens, a peu de chances de relancer les discussions avec le groupe de chefs de factions réunis dans le Conseil somalien de réconciliation et de restauration (SRRC). Hussein Aïdeed, l'un des plus influents de ce groupe «d'opposants», a résumé leur position en affirmant, depuis Addis Abeba, que le SRRC boycotterait toute discussion avec le GNT tant que ses représentants refuseraient d'entamer le dialogue comme «chefs d'une faction parmi les autres». Ces rodomontades doivent être prises pour ce qu'elles sont : les signes extérieurs d'un pouvoir dont les chefs de guerre somaliens du SRRC, inféodés à l'Ethiopie, sont en réalité privés.

L’Ethiopie renseigne les Etats-Unis

C'est désormais un fait acquis : Addis Abeba dicte les comportements de ses «alliés» somaliens, et fixe les règles du jeu régional. Au point que les Etats-Unis, étudiant dés le lendemain du 11 septembre, la faisabilité d'une opération en Somalie, soupçonnée d'être un havre pour les islamistes liés à Oussama Ben Laden, mais mesurant rapidement leur ignorance abyssale des activités des groupes fondamentalistes concernés, s'en sont remis à Addis Abeba pour dessiner les contours d'une éventuelle opération conjointe.

Le principe en est relativement simple: les troupes éthiopiennes, que n'effraient pas les pertes humaines, seraient projetées en Somalie avec l'appui «logistique» des Etats-Unis et la couverture de factions somaliennes alliées qui pourraient ainsi feindre de «libérer» le territoire, avant d'en livrer le contrôle effectif à leurs commanditaires éthiopiens. On ignore encore si le compte à rebours de cette opération a déjà commencé, et si la «phase II» des opérations américaines a scellé le sort de la Somalie. Mais le déluge de feu qui menace l'ancien pays de «l'encens et de la myrrhe» ne compromet pas l'avenir des négociations pour autant. L'Ethiopie, qui piaffe d'intervenir en Somalie, possède également les clefs des pourparlers entre factions puisque c'est de son vouloir que dépend la participation des chefs de faction. Les stratèges d'Addis Abeba affirment souhaiter «expurger» la Somalie des «complices d'Oussama Ben Laden», et cela passe par une opération militaire, avant d'y favoriser une «conférence nationale de réconciliation», qui ne serait rien d'autre, par conséquent, qu'une pax ethiopiana.

Pressés de soutenir ce plan, les Etats-Unis ont néanmoins fait preuve d'une réserve croissante, à mesure que se révélaient les appétits de l'Ethiopie pour la Somalie. En particulier, les conseillers du gouvernement éthiopien classent catégoriquement dans la catégorie des «islamistes liés au terrorisme international» l'ensemble des institutions liées au GNT, y compris son propre président Abdulkassim Salat Hassan. L'accusation, fondée sur le fait qu'à l'établissement de ce gouvernement virtuel, sans hommes ni moyens, en août 2000, des hommes d'affaires liés aux pays Arabes et proches de milieux fondamentalistes ont été ses principaux soutiens, est néanmoins grotesque, puisque elle présuppose un amalgame entre un islamisme de façade, souvent opportuniste, et le terrorisme international.

Le procédé, destiné à pousser les Etats-Unis à l'intervention, n'a pas été apprécié à Washington, où on préférerait s'en tenir à des opérations ponctuelles vers des cibles bien identifiées, comme par exemple les camps d'entraînement dans lesquels des «Afghans», dans le passé, sont venus prêter main forte pour la conduite d'un Djihad en Somalie qui a fait long feu depuis longtemps. Mais ces camps, notamment à Ras Kamboni, Las Qoray ou El Waq, trois bastions de l'organisation islamiste somalienne Al-Itihad Al-Islami ("unité de l'islam"), pourraient avoir été désertés, en prévision justement d'une future opération. Où chercher maintenant la poignée de complices d'Oussama Ben Laden dans un pays comptant 3000 km de côtes que nul ne surveille ?

Ce n'est probablement pas aux côtés du GNT qu'on les trouvera. Ses responsables du GNT ont compris que leur survie politique, voire leur survie tout court, pouvait dépendre de leur capacité à se démarquer d'organisations telles que Al Itihad. Au cours du mois de décembre, ils se sont donc employés à essayer de convaincre la communauté internationale de leur bonne foi, finissant même par proposer aux Etats-Unis de venir contrôler eux-même que d'éventuels complices d'Oussama Ben Laden, fuyant l'Afghanistan, ne puissent accoster à Mogadiscio.



par Jean-Philippe  REMY

Article publié le 17/12/2001