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Tunisie

Le silence assourdissant des médias tunisiens

L’explosion d’un camion-citerne contre un mur d’enceinte de la synagogue de Ghriba, qui accueille chaque année des milliers de juifs venus en pèlerinage d’Europe et d’Israël, a été traitée comme un banal fait divers par la presse tunisienne. Alors que la thèse de l’attentat semble de plus en plus plausible, c’est du moins ce qu’avancent les autorités allemandes qui ont dépêché sur place des enquêteurs, le silence des journalistes tunisiens est significatif de la chape de plomb qui pèse sur les libertés dans un pays de plus en plus décrié par les organisations de défense de droits de l’Homme.
L’information n’a pas fait la une des journaux tunisiens mais a été publiée en page intérieure. Un simple rapport des faits, accompagné de «témoignages» recueillis par la TAP, l’agence de presse officielle et concordants en tous points avec la version des autorités, suivi du communiqué d’un des représentants de la communauté juive qui s’est empressé d’affirmer qu’il ne s’agissait que d’un «accident ordinaire». La télévision n’a bien sûr diffusé aucune image du drame et s’est contentée d’ânonner la thèse officielle. Même attitude à la radio nationale. A aucun moment les Tunisiens n’ont donc été tenus au courant de la réaction israélienne qualifiant l’explosion de Ghriba d’attentat, ni des doutes exprimés par les autorités allemandes quant à la version de l’accident. Et encore une fois, ce sont les médias étrangers qui les ont informés sur un drame qui s’est déroulé chez eux. «L’attitude des autorités est bien sûr scandaleuse et condamnable, estime Sihem Bensedrine, la porte-parole du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT, toujours interdit). Mais elle n’est malheureusement que le reflet de la chape de plomb qui pèse depuis des années sur toutes les libertés dans notre pays».

Certes la thèse de l’accident n’a convaincu personne. Quelques heures après l’explosion, l’hypothèse d’un «camion kamikaze» était sur toutes les langues et le lien avec les événements du Proche-Orient vite établi par les Tunisiens. D’autant que les autorités avaient violemment réprimé toutes les manifestations spontanées de soutien à la cause palestinienne. Mais si la thèse officielle est largement contestée, ce n’est pas pour autant que quelqu’un s’avancerait à la remettre en cause en public ou devant un tiers. La répression aveugle qui s’abat sur toute personne critiquant le régime de Ben Ali est une leçon que les Tunisiens ont, semble-t-il, bien assimilée. L’attitude de la communauté juive est d’ailleurs à ce point très significative. Très vite l’un de ses porte-parole, Pérez Trabelzi, a définitivement exclu toute hypothèse d’attentat, s’alignant ainsi sur la version officielle. D’ailleurs personne au sein de la communauté n’a souhaité témoigné, tous se contentant d’affirmer qu’il fallait tout mettre en œuvre pour qu’un tel «accident» ne se reproduise plus.

L’attitude des autorités sème le doute

Si officiellement aucune information ne filtre, le téléphone arabe en revanche fonctionne très bien. Et les Tunisiens sont nombreux à s’interroger aujourd’hui sur l’attitude des autorités qui selon eux sème le doute. Tous ont notamment relevé que, pendant plusieurs heures, les communications téléphoniques avec Djerba avaient été coupées. Tous ne comprennent pas pourquoi le lieu du drame a été bouclé et personne, ni familles des victimes, ni proches des habitants, ni journalistes, n’a pu y avoir accès. Tous, enfin, ont remarqué que les autorités se sont empressées d’effacer toutes traces du drame, n’hésitant pas à repeindre la devanture et les arcades de la synagogue. Pour Sihem Bensedrine, «C’est le comportement même des autorités qui est suspect et qui décrédibilise la version officielle». Une version officielle qui est de plus en plus contestée par l’Allemagne qui a payé le plus lourd tribut à cette explosion avec dix morts et trois blessés dans un état très grave. Le ministre de l’Intérieur Otto Schily a ainsi réaffirmé lundi que les indices sur l’explosion de Ghriba renforçaient la thèse de l’attentat. Le chancelier Gerhard Schroeder, plus explicite, a lui souligné que le problème du terrorisme international n’était pas résolu, comme le laisse supposer l’explosion à Djerba.




par Mounia  Daoudi

Article publié le 15/04/2002