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Cameroun

Cafouillage électoral à Yaoundé

Les élections législatives et municipales, prévues ce dimanche au Cameroun, sont reportées au 30 juin, a annoncé un décret présidentiel. Les bureaux de vote devaient ouvrir dans la matinée de dimanche mais aucun parmi la dizaine de bureaux à Yaoundé n’avait reçu de matériel alors qu’arrivaient les premiers électeurs.

Un motif est peut-être à l’origine des gros problèmes d’organisation de ces élections: le couplage des deux consultations, législatives et municipales, une première au Cameroun. Plus de quatre millions et demi d’électeurs devaient en effet choisir dans un scrutin à un tour les 180 députés de l’Assemblée nationale et les conseillers municipaux des 336 communes du pays. Ce qui risque de rendre encore moins transparent ce double scrutin et de faire planer des doutes sur l’impartialité de l’Onel, l’Observatoire national des élections chargé de le superviser.


L'Onel, créé en septembre 2001, est constitué de personnalités choisies par le pouvoir et présidé par un proche du président Paul Biya. Alors que l’opposition avait en vain réclamé la constitution d’une véritable commission électorale indépendante, à l’image de la CENI ivoirienne. «La création de l’Onel n’a servi qu’à faire tomber la tension et à faire miroiter aux yeux de la communauté internationale un organe national d’observation, alors qu’il est inféodé au RDPC au pouvoir» a ironisé Adamou Ndam Njoya, président de l’UDC (Union démocratique du Cameroun). Cette question en réalité cruciale, dans un pays où l’élection même du président Biya en 1992 a été entachée de nombreuses irrégularités, voire d’une importante fraude aux dépens de son principal concurrent, John Fru Ndi du Social Democratic Front (SDF).

Les 20 000 observateurs de l’Onel qui en principe seront présents sur l’ensemble du pays disposeront-ils d’un réel pouvoir de contrôle, face à une administration notoirement inféodée au pouvoir et qui garde l’organisation matérielle de ce scrutin ? Enoch Kwayeb, le président de l’Onel, a dit dernièrement que son organisation était prête à fonctionner. Mais on apprenait en même temps que les bulletins de vote n’avaient pas encore été imprimés et la liste officielle des candidatures toujours pas rendue publique.

Le principal parti d’opposition, le SDF, n’a pas manqué de souligner que le parti au pouvoir, le RDPC, a choisi de coupler les deux élections «pour mieux créer le cafouillage et faciliter les fraudes». Et le pouvoir de riposter que ce couplage avait été décidé «pour amoindrir les coûts des opérations électorales et éviter que les Camerounais ne soient en campagne politique permanente». Un risque bien hypothétique, vu que le pays pas n’a connu de telles élections depuis le milieux des années 90.

Limogeage du ministre de l'intérieur

Cette polémique n’a cependant pas empêché que la campagne électorale démarre, ni que les deux principales formations politiques se lancent dans une bataille sans merci. Le RDPC (116 sièges dans l’assemblée sortante) et le SDF (43) ont jusque-là dominé la scène parlementaire camerounaise et nul doute qu’il en sera de même à l’issue du scrutin de dimanche. Reste à savoir si le rapport de force entre elles demeurera du même ordre. Car les deux formations ont traversé une période plutôt difficile, ponctuée par une forte contestation des dirigeants actuels, tous vieillissants et souvent éloignés d’une société confrontée à de graves phénomène de violence, notamment dans les périphéries des grandes villes du pays, et surtout à Douala.

C’est dès les primaires que la contestation a fait son apparition au sein du RDPC, lorsque de vieux caciques ont été battus par une nouvelle génération de cadres politiques. Certains de ces «baobabs» inamovibles ont néanmoins trouvé le moyen de garder indirectement leur pouvoir, en se faisant remplacer par leurs propres fils ou neveux: une forme de népotisme qui en dit long sur leur réelle représentativité.
Du côté du SDF, le leadership de John Fru Ndi a été quelque peu contesté ces derniers mois. On reproche au président-fondateur un certain autoritarisme et l’absence de tout débat démocratique au sein d’un parti membre de l’internationale socialiste. Mais cela n’a pas empêché Fru Ndi de mener campagne, en commençant par le nord du pays, une région très éloignée de sa base traditionnelle, Bamenda et l’ancien Cameroun occidental.

Le scrutin de dimanche aurait pu également permettre au président de procéder à la mise à l’écart de certains caciques, tels que le Premier ministre Peter Mafany Musonge, le secrétaire général du RDPC Joseph Charles Doumba, voire le président sortant de l’Assemblée, Djibril Cavaye Yeguié ou le septuagénaire ministre de l’Administration territoriale (Intérieur), Ferdinand Koungo Edima.

Celui-ci, principal responsable du grand cafouillage de dimanche, a été limogé sur le champ par le président de la République, qui a tenté de rassurer les Camerounais et appelé au calme durant la semaine à venir: "je vous donne l'assurance que tout se passera très bien le 30 juin. J'y veillerai moi-même". Sans préciser comment.

Enfin, de nombreux hommes d’affaires ou directeurs de sociétés d’Etat -qu’on qualifie souvent de «nouveaux riches»- ont eux aussi choisi de briguer les suffrages des Camerounais, alors que jusque là ils semblaient préférer la prospérité de leurs entreprises ou de leurs «affaires» aux aléas des combats politiques. Certains d’entre eux sont soupçonnés de vouloir se protéger d’éventuelles enquêtes gênantes, en se réfugiant dans l’immunité parlementaire. «L’argent seul ne suffit plus au bonheur de la caste des milliardaires», a souligné pour sa part la presse privée camerounaise.

Celle-ci continue quant à elle de subir les attaques d’un régime policier omniprésent, recourant aux menaces lorsqu’il ne peut imposer la censure. Une fois de plus, c’est le directeur du Messager, Pius Njawé qui a en a fait les frais, dimanche dernier, lors de son retour au pays. A sa descente d’avion à Douala, il a été aussitôt délesté de son passeport, de sa carte d’identité et de son permis de conduire. «Je ne vois pas quel danger je représente pour ces élections», nous a-t-il déclaré ce mardi. Mais, visiblement, ses écrits continuent de déranger.



par Elio  Comarin

Article publié le 24/06/2002