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Egypte

Alexandrina : Une bibliothèque pharaonique

Près de deux mille ans après la fondation de son illustre devancière, la nouvelle biliothèque d'Alexandrie est inaugurée ce mercredi par Hosni Moubarak, en présence de Jacques Chirac.
Semblant sortie tout droit d’un film de science-fiction, la superstructure de verre, de métal et de béton regardant la mer ne manque d’accrocher les regards. La forme symbolique d’un soleil levant s’apprêtant à illuminer à nouveau la Méditerranée expliquaient ses concepteurs norvégiens du groupe Snohetta. Pour les Alexandrins nostalgiques de la gloire passée de leur ville, et ils sont légions, ce bâtiment résolument moderniste est plutôt le symbole du retour d’Alexandrie sur le devant de la scène internationale. D’ailleurs, pour comme pour le prouver, la Bibliotheca Alexandrina est déjà devenue le principal monument touristique de la ville avec deux mille visiteurs par jour cet été ! Très loin devant le premier concurrent, le fort Mamelouk de Qaytbey édifié à l’emplacement de l’ancien Phare d’Alexandrie et qui, comme la Bibliotheca, est prisé par les Égyptiens autant, sinon plus que les étrangers.

Les incendiaires de l’antiquité et les pyromanes du début du moyen-âge pourront donc toujours se retourner dans leurs tombes, justifier ou nier leur crime contre la somme de savoir de l’humanité que représentait l’ancienne bibliothèque d’Alexandrie: ils seront royalement ignorés. Les dynamiteurs et les va-t-en guerre ont beau tuer ou gesticuler, ils seront oubliés, même si ce n’est que l’espace de quelques heures. Quelques heures où le monde se permettra de rêver d’un avenir meilleur en contemplant l’antique Bibliothèque renaître de ses cendres. Si en ce jour de grâce du mercredi 16 octobre 2002, ce message d’espoir et de concorde parvient à passer à travers l’inauguration de la Bibliotheca Alexandrina on n’aura pas dépensé en vain les 225 millions d’euros qu’a coûté cet édifice.

Un reproche qui a été souvent fait à la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie. Pas tellement à cause des principaux donateurs, le Cheikh Zayed des Émirats et le roi Fahd d’Arabie qui ont tous deux été les seuls avec le Pakistan à reconnaître le régime taliban ou du président irakien Saddam Hussein qui à eux trois ont déboursé 61 millions de dollars ; car au fond, l’argent n’a jamais eu d’odeur. Les plus dures critiques venaient de ceux qui estimaient que, même si cet édifice était un luxe que ne pouvait pas se payer un pays où, selon les experts de la Banque Mondiale, 11,5 millions de personnes, plus d’un sixième de la population, vit «dans la pauvreté absolue» !

Un contenant sans contenu

Une vision matérialiste que conteste Ismaïl Serageldin qui défend le «pôle d’excellence». Pour celui qui se donne le titre de «libraire d’Alexandrie» la culture est vitale même les pays qui ne sont pas riches. «D’ailleurs, ajoute-t-il, l’Égypte n’a déboursé que 120 millions de dollars du coût total. Pour un ouvrage qui a pris une douzaine d’années, cela ne représente que 10 millions par an. Une somme à la portée de l’Égypte surtout au vu du résultat» ! Mais là aussi il y a des esprits chagrins qui estiment qu’on a construit un superbe contenant sans avoir le contenu.

A quoi sert la plus grande salle de lecture du monde (3 200 places) quand la Bibliotheca ne dispose encore que de 250 000 ouvrages ? Un problème dont sont conscients les responsables de la bibliothèque qui cherchent à développer l’aspect multimédia et technologie de l’information parallèlement à un concept où la Bibliotheca devient plus en plus un complexe de culture et d’échanges. Musées et expositions sont déjà devenus le principal aimant attirant les visiteurs.

Mais comme toutes les naissances, celle de la Bibliotheca ne se passe pas sans douleurs. Des douleurs qui s’appellent mesures de sécurité draconiennes. Hélicoptères de combat survolant la ville, arrestations «préventives» depuis une semaine, déménagement des malades de l’hôpital jouxtant la Bibliotheca, écoles et universités fermées et policiers partout. Autant de mesures qui stressent les Alexandrins qui ont commencé dès la veille de l’inauguration à répandre rumeurs sur rumeurs au sujet d’un couvre-feu qui ne s’est pas matérialisé. Reste que mercredi Alexandrie avec ses cinq millions d’habitants sera une ville méconnaissable avec ses principales artères fermées au trafic normal. Mais comme le disent philosophiquement les Alexandrins : «une raclée passagère n’a jamais tué personne» !

Ecoutez Tahar Ben Jelloun, l'invité Afrique (5'33) 16/10/2002)



par Alexandre  Buccianti

Article publié le 16/10/2002