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Proche-Orient

Kibboutz Metzer : un bastion de la paix ensanglanté

Le terroriste palestinien qui a attaqué dimanche soir le kibboutz Metzer, dans le nord d’Israël, n’a pas seulement tué cinq habitants. Il a aussi ébranlé un symbole vivant d’une possible coexistence entre juifs et Arabes.
De notre correspondant dans les Territoires palestiniens

Il y a quelques semaines, la fille d’un habitant de Kafin, un village du nord de la Cisjordanie situé sur la frontière entre Israël et les Territoires, est tombée malade. Check point oblige, l’ambulance qui devait la conduire d’urgence à l’hôpital de Tulkarem, a été refoulée. Alors les gens de Metzer, un kibboutz (collectivité agricole) israélien implanté juste en face de Kafin, se sont mobilisés. Ils ont organisé le transfert de la fillette jusqu’à l’hôpital de Jérusalem et ils se sont même cotisés pour payer les frais de son traitement. Un geste banal pour ces kibboutzniks, qui ont toujours entretenu d’excellentes relations avec leurs voisins arabes.

Or depuis dimanche dernier, cette harmonie quasi anachronique en période d’intifada, est tâchée de sang. Aux alentours de 23h, un militant des Brigades des martyrs d’El Aksa, un groupe armée proche du Fatah, le parti de Yasser Arafat, se faufile à travers le mince grillage qui enserre Metzer. En vingt minutes de fusillade, il tue cinq habitants, dont deux enfants âgés de 4 et 5 ans ainsi que le secrétaire générale de la communauté, avant de réussir à prendre la fuite. Metzer, le kibboutz qui croyait à la paix, sorti indemne de deux ans d’attentats en dépit de son implantation à haut risque, juste sur la ligne de front, est à son tour victime du terrorisme palestinien. «C’est une nouvelle tragédie israélienne, déplore Avshalom Vilan, un député du parti Meretz (gauche laïque), dont la quasi-totalité des kibboutzniks sont de fervents supporters. Depuis des années, Metzer est le symbole d’une possible coexistence pacifique entre juifs et arabes. Et voilà qu’il tombe sous les coups du terrorisme».

Nous partageons le même destin depuis cinquante ans

Fondé en 1953 par des immigrants argentins, membres du mouvement d’inspiration marxiste Hashomer Hatzair («jeune garde»), le kibboutz est célèbre en Israel pour son combat incessant contre l’occupation et la colonisation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Cette position lui a valu l’estime de ses voisins palestiniens, tant Meisar, un village arabe israélien, que Kafin, de l’autre côté de la ligne verte, qui sépare Israel des Territoires. L’équipe de foot mixte Metzer-Meisar est l’incarnation ludique de cette foi pacifiste. «Il n’y a rien de comparable en Israël, dit Najib Abu Rakia, un habitant de Meisar. On partage même le réseau d’eau, avec un dispositif d’urgence, qui fait qu’en cas de dysfonctionnement de l’un des deux systèmes d’approvisionnement, l’autre se porte à son secours. Quand on parle de coexistence, il ne s’agit pas de clichés ou de mots creux». Même écho côté israélien: «Nous ne sommes pas les lions et ils ne sont pas les agneaux, dit Naftali, un membre du kibboutz. Toute notre vie, nous avons joué au football ensemble, nous avons appris d’eux comment cultiver les olives et ils ont appris de nous comment faire pousser d’autres cultures». Une délégation de Meisar était évidemment présente à l’enterrement des kibboutzniks. «Si ce drame s’était déroulé dans mon village, nos amis de Metzer auraient été là, affirme Najib Abu Rakia. Nous partageons le même destin depuis cinquante ans».

Avec Kafin, les relations sont davantage distantes du fait de l’Intifada, mais le même respect prévaut. «Il ne s’agit pas de love story. On ne vole pas leur terre, ils ne nous tuent pas. Pour le Proche-Orient, c’est déjà un petit miracle», souriait Dov Avital, un kibboutznik rencontré peu avant l’attentat. Deux habitants de Jénine venus chaparder les bananes du kibboutz ont fait les frais de cette bonne entente: leurs voitures ont été brûlées en guise de punition par des villageois de Kafin ! Et puis le mur anti-terroristes est arrivé. Lorsqu’ils ont appris que le tracé, au lieu de passer entre les deux communautés, empiétait sur les terres de leur voisin palestinien, impliquant ce faisant l’annexion de leurs champs d’oliviers, les habitants de Metzer ont vu rouge.

«Nous ne contestons pas l’idée du mur, juste le tracé retenu qui est immoral et stupide, disait Dov Avital. Il n’y a aucune raison sécuritaire valide pour empêcher les villageois d’atteindre leur champ. Nous avons cohabité avec succès avec Kafin pendant des années parce que les villageois n’avaient aucune raison de nous attaquer. Si maintenant on leur confisque leurs terres, leurs arbres et qu’on leur interdit d’aller travailler en Israël, comment pensez-vous qu’ils vont réagir ?» Plusieurs réunions mixtes se sont déroulés dans les champs, pour imaginer un plan de bataille. Les kibboutznik ont activé leur relations à la Knesset et même obtenu une visite du ministre de la Défense, Benjamin Ben Eliezer, peu avant sa démission. Sensible aux arguments de ses compatriotes, «Fouad» aurait demandé à ce que le tracé soit corrigé.

La tuerie de dimanche ne va-t-elle pas tout remettre en cause ? Dov Avital assure que non. D’après ses dires, le Premier ministre israélien Ariel Sharon, aurait promis de poursuivre le chantier du mur en fonction des demandes du kibboutz. Les habitants eux mêmes, n’entendent pas renoncer à leurs convictions. «Metzer a été pris pour cible parce qu’il est justement le symbole d’une possible réconciliation entre nos deux peuples, dit Dov Avital. Nous ne laisserons pas cette idée se faire tuer. Nous ne ferons pas marche arrière. Si nous le faisions, alors le terroriste aurait gagné».



par Benjamin  Barthe

Article publié le 12/11/2002