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Francophonie

Jean-Marie Colombani, prix 2002 de la Carpette anglaise

Chaque année, mêlant sens de l’humour et patriotisme sourcilleux, l’Académie de la Carpette anglaise décerne son prix à une personnalité qui aura favorisé avec un zèle particulier l’usage de l’anglais. Cette année, le trophée va à Jean-Marie Colombani, directeur du journal Le Monde. Le prix étranger échoit à Romano Prodi, président de la Commission européenne.
Evidemment, ce n’est pas le Goncourt. Bien moins célèbre, beaucoup moins sérieux, plus jeune et (encore ?) peu médiatisé, il est surtout beaucoup moins convoité. Le prix de la Carpette anglaise est un «prix d’indignité civique» décerné annuellement à un membre des «élites françaises» s’étant particulièrement distingué par son «acharnement à promouvoir la domination de l’anglo-américain en France au détriment de la langue française».

Le jury, présidé par l’écrivain Philippe de Saint-Robert, est composé de personnalités du monde de la presse, des lettres ou de la diplomatie: Paul-Marie Coûteaux, essayiste et député européen, Bernard Cassen, directeur général du Monde diplomatique, Dominique Noguez et Claude Duneton, écrivains, ou encore Bernard Dorin, ambassadeur de France. Défenseurs intransigeants du français, pourfendeurs d’une mondialisation en laquelle ils voient une vaste entreprise d’américanisation du monde, ils ont décidé voilà quatre ans de fonder l’Académie de la Carpette anglaise pour honorer les «serviteurs les plus zélés de la dissolution nationale».

Selon eux, dans l’océan des récompenses décernées chaque année tous azimuts, «il manquait un prix pour récompenser ces génies obscurs au talent trop souvent méconnu, ces infatigables destructeurs de notre pays et de sa langue, ces citoyens du monde bâtisseurs d'un avenir radieux où chacun pourra, comme à nos heures les plus brillantes, dire "Bienvenue à nos envahisseurs bien-aimés", ainsi que le proclamait fièrement Aplusbégalix, dans l’album d’Astérix Le combat des chefs».

Foin de la polémique, l’ambiance était bon enfant

Le vide a donc été comblé et le prix créé, clouant chaque année au pilori celui qui aura porté au plus haut «les couleurs de la trahison». Et cette année, the winner is...le gagnant est...Jean-Marie Colombani ! Le directeur de la publication du journal Le Monde, quotidien dit «de référence» de la presse française, s’est rendu coupable d’avoir «publié, sans réciprocité, un supplément hebdomadaire en anglais, constitué d’articles du New York Times». L’heureux lauréat a été couronné à une très large majorité, dès le premier tour de scrutin.

Le célèbre journaliste a concentré sur son nom six voix sur dix. Du jamais vu. Même le très mondialisé Jean-Marie Messier, ci-devant patron de Vivendi et lauréat 2001, n’avait pas atteint ce score.

Il faut dire que le courroux de l’Académie couvait depuis longtemps, attendant son heure pour éclater et stigmatiser la félonie. Au printemps dernier, Guillemette Mouren-Verret, secrétaire générale de l’association Défense de la langue française et membre du jury, avait protesté auprès du Monde, se réjouissant avec ironie («What a good news !») avant d’interroger : «Quand comprendrez-vous que vous contribuez, par ce type d'action, à isoler et mépriser les millions de gens qui ne parlent pas parfaitement anglais ?». L’affaire avait fait quelque bruit, de nombreux lecteurs avaient écrit au journal, lequel consentit à ouvrir ses colonnes à la controverse.

Pourtant, mercredi 13 novembre 2002, jour de la remise du prix, foin de la polémique, l’ambiance était bon enfant. C’est devant plusieurs dizaines de personnes réunies au buffet de la gare d’Austerlitz, à Paris, que Philippe de Saint-Robert, l’oeil malicieux, a égrené les noms des candidats et les actes d’accusation, soulevant à chaque fois les huées, les rires et les sifflets. Infamante litanie : Jean-Marie Cavada, président de Radio-France, a créé un service de radiodiffusion parisien dénommé CityRadio de Paris. L’Académie des sciences, vénérable institution s’il en est, préfère l’anglais au français pour ses Comptes rendus. La société Dior, fleuron de l’industrie française du luxe, baptise le plus souvent de noms anglais les nouveaux produits de sa gamme (Higher, Maxim’eyes, Hydra-move). Et caetera, et caetera.

«Il y a pléthore», sourit Philippe De Saint-Robert. A tel point que devant la foule des postulants, il a fallu créer, l’an dernier, un «Prix spécial du jury à titre étranger». Et cette année, le prestigieux trophée est allé (sous les acclamations) à Romano Prodi, président de la Commission européenne «qui, infatigable propagandiste, ne manque aucune occasion de promouvoir la langue anglaise comme langue unique au mépris des règles communautaires, comme l’a montré l’affaire de l’étiquetage en anglais des produits alimentaires». Finalement, à l’applaudimètre, le dignitaire européen a largement battu le journaliste français, preuve qu’à l’Académie de la Carpette anglaise, on n’est pas chauvin.



par Philippe  Quillerier-Lesieur

Article publié le 14/11/2002