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Balkans

Présidentielle: nationalistes contre ultra-nationalistes

Les électeurs serbes doivent retourner aux urnes dimanche, pour le «troisième tour» de l’élection présidentielle. Le 13 octobre dernier, la participation n’avait pas atteint 50% des inscrits, entraînant l’annulation du scrutin. Les élections de dimanche risquent pourtant bien d’être annulées une fois de plus, toujours faute d’une participation suffisante.
De notre correspondant dans les Balkans

L’affrontement de dimanche se réduit en effet à un affrontement entre trois candidats, l’actuel Président fédéral yougoslave, Vojislav Kostunica, qui n’a jamais fait mystère de ses convictions nationalistes, et deux challengers d’extrême droite, Vojislav Seselj et Borislav Pelevic.

«Un président, pourquoi faire ? On s’en passe bien depuis deux ans», s’exclame le propriétaire d’un petit café du quartier belgradois de Vracar, faisant allusion à l’actuel titulaire de la charge présidentielle, Milan Milutinovic, inculpé par le Tribunal de La Haye, et placé aux abonnés absents depuis la chute de son mentor Milosevic.

«Pourquoi aller voter ?», demande des jeunes gens attablés au café. «Un duel entre Kostunica et Seselj, cela veut dire le face-à-face d’un nationaliste et d’un fasciste. Nous ne sommes pas concernés, c’est la Serbie du passé qui occupe encore le devant de la scène». Mais «l’autre Serbie», démocrate et résolument pro-européenne, n’aura pas de représentant aux élections du 8 décembre, après la contre-performance du très libéral Miroljub Labus, lors du précédent round de cette présidentielle à répétition.

Une crise politique qui risque de s’éterniser

La société serbe retourne-t-elle à ses vieux démons nationalistes ? Nombre d’analystes résument la situation en découpant l’opinion en trois tiers : un tiers de réformateurs convaincus, un tiers de nostalgiques et de déçus de l’amorce de transition, et un grand tiers de conservateurs, qui ont peur du changement et qui conservent l’habitude de voter pour le candidat du pouvoir en place, en l’occurrence pour Vojislav Kostunica.

Vojislav Seselj est en tout cas assuré de la fidélité de son électorat habituel, qui regroupe les laissés pour compte des premières réformes économiques, les nostalgiques de l’ancien régime, mais aussi cette grande masse de citoyens qui n’arrivent pas à comprendre pourquoi l’Occident, qui bombardait hier le pays, devrait aujourd’hui devenir le modèle à suivre. Vojislav Seselj dispose d’un appui important, avec la bénédiction que l’ancien Président Milosevic lui a donné depuis sa cellule de La Haye.

Plus folklorique, l’autre candidat d’extrême droite, Borislav Pelevic, dirigeant du Parti de l’unité serbe, une formation créée par Arkan, le défunt chef de milices de sinistre réputation, ne s’y est pas trompé. Voter, explique-t-il, et peu importe pour quel candidat, «c’est voter contre la DOS», l’Opposition démocratique de Serbie qui ne regroupe plus que les réformateurs liés au Premier ministre de Serbie, Zoran Djindjic.

«La moitié des Serbes a peur des réformes, et l’autre moitié de la population trouve au contraire que ces réformes ne vont pas assez vite», reconnaît notre cafetier, fidèle de Zoran Djindjic, qui se reconnaît pourtant déçu de l’absence de véritables programmes. «Une Serbie démocratique, tout le monde est pour», conclut-il, en faisant référence au slogan de campagne de Vojislav Kostunica, «mais qu’est-ce que cela veut dire ? Quand ferons-nous partie de l’Union européenne ? Quand est-ce que les gens ordinaires pourront se contenter de leur salaire pour vivre ? »

Les thèmes essentiels pour l’avenir du pays, qu’il s’agisse des réformes économiques ou de la coopération avec le Tribunal international de La Haye ont, en effet, été remarquablement absents de la campagne électorale. Vojislav Kostunica a pris le risque d’axer sa campagne sur la dénonciation des scandales politico-mafieux et de la corruption qui gangrènent l’équipe de Zoran Djindjic. Au risque de voir Vojislav Seselj ramasser les dividendes de cette campagne centrée sur le thème du «tous pourris».

«Pour Kostunica, les élections ne sont qu’un prétexte pour prendre une revanche sur Zoran Djindjic, et celui-ci semble prêt à prendre le risque d’une crise politique sérieuse plutôt que de permettre la victoire de son adversaire», analyse le sociologue Milo Petrovic.

Au bout du compte, la Serbie ne semble pas pouvoir faire l’économie d’une longue crise politique, mais aussi que les réformes promises par les tombeurs de Milosevic font du sur-place. Le mot de la fin revient provisoirement au ministre des Affaires étrangères, Goran Svilanovic, qui a reconnu, il y a quelques jours, que 2002 avait «une année perdue».



par Jean-Arnault  Dérens

Article publié le 07/12/2002