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Somalie

La réconciliation ne se joue pas seulement à Eldoret

La quinzième conférence de réconciliation nationale somalienne s’est ouverte le 15 octobre dernier, à Eldoret au Kenya. Pour la première fois depuis neuf ans, elle réunit les chefs de toutes les factions. La rencontre est très suivie en Somalie, notamment par les habitants de la région de Mogadiscio à l’écoute de la radio et de la télévision HornAfrik.
La caméra resserre le plan brutalement. Le visage de l’homme qui s’agite à l’écran, envahit l’espace bombé du téléviseur. A nouveau, un cran, comme un hoquet, en arrière. Visiblement, le cameraman de Hornafrik cherche son cadrage. L’«elder» (l’ancien du clan), interviewé par le journaliste, martèle ses mots, en brandissant un stylo bleu. Non, il ne brandit pas : il menace. Suit un autre «ancien», qui scande ses propos, en frappant le sol de sa canne.

L’émission télévisée sur la conférence de Eldoret suit son cours de manière un peu heurtée et chaotique. Toutefois, elle constitue un temps fort des actualités de la chaîne Hornafrik, la télévision privée de la région de Mogadiscio, l’unique télévision du pays. Une télévision qui ne compte que 500 abonnés, puisque les droits d’accès restent élevés, mais qui «est vue par au moins 20.000 personnes» assure le directeur des programmes Ahmed Abdisalam Adan.

Située dans les faubourgs de la capitale, les studios de Hornafrik, auraient des allures de mosquée, s’il n’y avait une antenne et des paraboles pour l’identifier, et une bonne garde armée. Le portail s’ouvre sur un groupe de villas blanches, proprettes, plantées au milieu des bougainvilliers éclatants de petites étoiles mauves à cœur d’or. Dans le jardin soigné, traînent des tables et des fauteuils de plastique. L’équipe des journalistes s’est regroupée autour du téléphone, sous l’avancée de l’une des maisons. Les envoyés spéciaux de Eldoret sont en ligne. «Nous faisons un point d’information tous les jours sur le déroulement de la conférence, à la fois pour la télévision, mais aussi pour la radio». Thème du jour : la proposition de l’IGAD (Autorité Inter-gouvernementale pour le Développement), autorité sous laquelle se tient la conférence, d’attribuer les sièges de délégués aux représentants des clans plutôt qu’aux dirigeants des mouvements. «Le débat va être chaud tout à l’heure». Hornafrik diffuse 18 heures d’émissions radio dont cinq heures sont des rediffusions internationales. Elle produit localement six heures d’émissions télévisées.

L’originalité de la chaîne est de proposer des programmes de discussions en direct avec les auditeurs. Un exercice auquel ne s’attendaient pas les journalistes somaliens. «Au début, ils me demandaient s’ils ne pouvaient pas contourner la difficulté de la spontanéité des commentaires en enregistrant l’émission à l’avance», raconte, en riant, le directeur des programmes, un ancien chercheur en sciences sociales. Exilé pendant dix ans au Canada, Ahmed Abdisalam Adan est revenu au pays, par conviction, mais aussi avec l’idée de faire des affaires. Au bout de trois années d’existence, la chaîne a déjà remboursé ses emprunts et pense à créer une nouvelle station de radio.

Dialogue avec les auditeurs

Cependant, le sens du commerce des trois fondateurs de HornAfrik, n’exclut pas une démarche plus en rapport avec leurs précédentes professions : ils veulent «une radio pour tous». Les vingt-sept journalistes, que comptent aujourd’hui Hornafrik, sont issus de clans divers. «La plupart travaillait pour les radios des chefs de guerre». Trois autres stations radio, dont l’une de confession musulmane, émettent dans la capitale. «Ils se combattaient à coups de propagande. Nous leur avons offert de constituer une vraie rédaction». L’ouverture de l’antenne aux auditeurs a fait tomber les barrières. «Subitement les habitants de Mogadiscio, -une ville désormais divisée en quartiers claniques-, se sont rendus compte qu’ils partageaient les mêmes problèmes : la sécurité, la santé, l’éducation». Le fil de l’information a rapproché les gens. Les reportages des journalistes sur les combats de rues et les échanges de coups de feu ont mis fin au règne de la rumeur et des supputations. «Avant, on était prompt à désigner le clan rival comme responsable. Aujourd’hui, on cerne l’événement plus rapidement en diffusant les témoignages de ceux qui y ont assisté». Le programme le plus attendu est celui du «Dood-Wadaag», le débat télévisé et radiophonique, qui met les responsables somaliens sur la sellette. Tous les chefs de factions, de mouvements politiques, ou de clans y sont passés. «On ne les sent pas très à l’aise de devoir rendre des comptes !». Certes, non, mais pour rien au monde, ils renonceraient à passer à l’antenne.

«Dood-Wadaag» réjouit Abdulkadir Yahya Ali. En charge du Centre pour la Recherche et le Dialogue, un organisme financé par le Canada, il livre bataille pour que les Somaliens puissent faire entendre leurs voix au-dessus des chefs de milices ou des membres du gouvernement national transitoire, qui confondent leurs intérêts d’hommes d’affaires avec le pouvoir. Il accueille avec un optimisme modéré le redéploiement des sièges de délégués à Eldoret. Il y a quelques temps, le CRD a mené une enquête auprès des Somaliens pour connaître leur opinion sur la situation actuelle.

Sept mille personnes, dont des femmes, des dirigeants traditionnels, des imams, des hommes politiques, des commandants de milices de toute la Somalie ont été consultés. «Leurs demandes seront présentées à la conférence par les délégués de la société civile dans les commissions qui ont été créées» (6 sièges sur 48, par commission). Les six commissions traitent de la future constitution somalienne, du désarmement, des droits fonciers, de la réhabilitation économique, des droits de l’homme et d’éthique, sous entendu, la justice pour les criminels de guerre. Un nouveau gouvernement, la sécurité intérieure, la cessation des interventions de l’Ethiopie et de l’Egypte dans le conflit, une réelle volonté des participants d’appliquer les décisions qui seront prises, et la garantie des Américains, des Européens et des pays arabes pour leur respect. Voilà tout ce que réclament les Somaliens et il arrive qu’ils le disent à l’antenne de Hornafrik.



par Marion  Urban

Article publié le 16/12/2002