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Mexique

Le mercenaire de Washington

Dans le cadre de ses opérations de sécurité, le gouvernement américain utilise de plus en plus fréquemment des entreprises privées. Elles sont chargées de multiples taches: formation de soldats spécialisés, surveillance et entretien d'équipements sophistiqués ou comme pour l’entreprise ChoicePoint, rassembler de l’information, la traiter et la revendre au gouvernement.
De notre correspondant à Mexico

Alors que les Mexicains passaient la semaine sainte sur les plages du Pacifique, la presse a révélé un scandale de taille: ChoicePoint, une entreprise privée nord-américaine, aurait acheté frauduleusement, les listes électorales qui comportent 60 millions d’inscrits ainsi que le registre des 6 millions de permis de conduire délivrés par le gouvernement de la capitale. Ce scandale embarrasse le gouvernement de Vicente Fox, l’Institut fédéral électoral et la mairie de Mexico, chargés de veiller sur la confidentialité des données contenues dans leurs fichiers qui comportent le nom des personnes, leur age, leur profession, leur niveau d’études, leur lieu de naissance et bien sur adresse, téléphones, et courrier électronique. Par les temps qui courent, l’anti-américanisme, du à la guerre en Irak et au non respect des lois internationales, exacerbe le nationalisme des mexicains qui voient d’un mauvais œil un tel pillage de sa vie privée.
ChoicePoint n’est pas une obscure entreprise chargé des basses œuvres de quelques services secrets américains mais c’est le premier fournisseur d’information confidentielle pour les entreprises et le gouvernement américain. C’est la compagnie leader dans l’organisation des systèmes de service d’identification et de vérification des cartes d’identités ou professionnelles. Elle a pignon sur rue, son siège se trouve à Atlanta depuis plus de 100 ans, elle est même cotée en bourse et travaille en étroite collaboration avec le gouvernement car la loi américaine interdit à celui-ci de rassembler et de détenir de l’information générale sur la vie privée des citoyens.
Selon la «loi de Metcalfe», quand on connecte deux réseaux ensemble, la valeur de l'ensemble est plus grande que la somme de la valeur de chacun de ces réseaux pris séparément. ChoicePoint croise donc des centaines de réseaux d’information: cartes bancaires, associations civiles ou professionnelles, transactions financières, annuaires téléphoniques, contraventions, décisions judiciaire, etc.) et cette entreprise est devenu un véritable Big Brother qui, sur son portail Internet, signale pouvoir mettre à la disposition de ses clients 10 milliards d’informations sur des individus ou sur des entreprises. Sa relation avec le gouvernement est devenue si étroite que c’est elle qui a identifié, par analyse de l’ADN, les corps des victimes de l’attentat du WTC de New York. Des interventions parfois tendancieuses: l’Association pour les droits civils de Floride a porté plainte contre ChoicePoint, l’accusant d’avoir éliminé des listes électorales dont elle avait la gestion, les électeurs d’origine hispano et afro-américains qui votaient en majorité Démocrate.

Le réseau des réseaux

Dans le cadre du renforcement de la sécurité intérieure et de la lutte contre le terrorisme, le gouvernement américain aurait donc confié à ChoicePoint le soin de constituer un immense réseau latino-américain, fermant les yeux sur la meilleure manière d’y parvenir. Le Honduras, le Guatemala, le Costa Rica, au total dix pays, s’inquiètent depuis plusieurs mois de cet espionnage basé sur la corruption et de cette entreprise mercenaire très puissante qui travaille en marge des lois et des règlements sous le couvert des autorités américaines. L’acquisition de ces nouveaux fichiers mexicains, en connexion avec d’autres, font frémir dans un pays où on porte le même prénom que son père et où les patronymes Hernandez. Martinez, Rodriguez ou Perez se comptent par millions. Il y a 30 millions de citoyens américains d’origine mexicaine, et 4 millions de travailleurs illégaux qui vivent aux Etats-Unis. Les services fédéraux comme celui de l’émigration (SIN), des douanes ou le FBI, pourront trouver en un instant la fiche signalétique de tout latino-américain, savoir qui il est, d’ou il vient, avec toutes les erreurs que cela comporte, au mépris des lois Informatique et Liberté.
Le scandale est d’autant plus grand que ChoicePoint ne travaille pas seulement pour le gouvernement américain, c’est une société à but lucratif qui se vante de fournir, à partir d’un numéro du nom d'une personne, une information banale sur son honnêteté, ses habitudes, ses vices, ses antécédents familiaux ou professionnels. Elle peut fournir le registre officiel d'un médecin ou d'un avocat, des renseignements bancaires et financiers de 17 millions d’entreprises, jusqu’ à la fourniture de dossiers criminels. Le gouvernement mexicain encaisse le mauvais coup de son puissant voisin. Il ne sait encore comment réagir: porter plainte contre X, porter l’affaire devant la commission de controverse de l’Alena ou adresser une note diplomatique à Washington pour montrer son mécontentement.



par Patrice  Gouy

Article publié le 22/04/2003