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Maroc

Manifestation anti-terrorisme : et après ?

La manifestation des Marocains contre le terrorisme s’est déroulée le 25 mai à Casablanca. La mobilisation aurait pu être plus importante, ce qui traduit un malaise réel à gérer «l’après 16 mai» au Maroc.
De notre correspondante au Maroc.

«Ce sont les ‘grands voleurs’, les hommes politiques qui ont pillé ce pays, qui s’enrichissent en laissant le peuple dans la misère qui veulent qu’on défile derrière eux aujourd’hui ! C’est une honte, ils n’ont jamais été jugés pour tous les détournements financiers de la CNSS (Caisse Nationale de Sécurité Sociale) du CIH (Crédit Immobilier et Hôtelier). Il faut les comprendre ces jeunes du quartier de Sidi Moumen, ils sont désespérés, le gouvernement, dans sa totalité, n’a jamais rien fait pour eux ! On dit que le roi n’est pas au courant, mais ce n’est pas possible !». Le chauffeur de taxi qui laisse ainsi éclater sa colère, en marge de la manifestation de dimanche, sans qu’on lui demande rien, résume à lui tout seul ce qui commence à se murmurer, alors que le Maroc absorbe l’onde de choc des attentats du 16 mai.

On n’a d’abord pas voulu croire que les kamikazes pouvaient être marocains, mais il a aussitôt fallu se rendre à l’évidence. Les chaînes de télévision étrangères se sont immédiatement rendues dans les quartiers périphériques de Casablanca d’où venaient les kamikazes identifiés. Via la parabole, la réalité toute crue est alors devenue incontournable pour ceux qui, au mieux, connaissaient cette misère de manière quasi abstraite. Casablanca compte plus de 360 bidonvilles, le terme est même né ici, dans la capitale économique du royaume, sous le protectorat français. A côté de ceux-ci, on s’entasse également dans des logements construits à la hâte où tout fait défaut : la voirie, les écoles, parfois aussi l’éclairage et la plupart du temps l’eau courante. Ici, on survit, on se débrouille comme on peut, en trafiquant des substances illicites, en se louant à la journée ou en attendant des jours meilleurs entre deux parties de foot au milieu des immondices. Le chômage qui sévit a fait grimper la délinquance et des jeunes enflammés par les discours intégristes se sont mis à faire régner leur loi, au nom du seul repère qui leur reste : un islam rigoureux qui condamne quiconque s’écarte du moindre de ses préceptes. Si l’on ne sait pas à l’heure actuelle qui a pu instrumentaliser ces fanatiques, il n’en demeure pas moins que ces quartiers, ceux de Sidi Moumen ou de Carrières Thomas, sont devenues des poches étendues de non-droit, livrées à la criminalité, désertées des taxis et des policiers.

Des habitants de ces quartiers sont venus «à la ville», dimanche, en petits groupes, pour dire «non au terrorisme» avec tout le reste du Maroc. Mais derrière l’unité affichée des manifestants que l’on avait munis de drapeaux marocains en papier et de slogans aussi larges que possibles, «non à la haine», «touche pas à mon Maroc», démonstration a été faite de dissensions possibles. La mobilisation n’a, en premier lieu, pas été aussi forte que l’a assuré la chaîne marocaine 2M, annonçant «deux millions» de manifestants, un chiffre repris par le très officiel quotidien «Le Matin du Sahara et du Maghreb», ce lundi matin.

Les terroristes ne sont pas les derniers des analphabètes

La presse partisane annonçant, elle, des chiffres «supérieurs à un million», alors que les «dizaines de milliers» de la préfecture de police et des agences de presse correspondent mieux à la réalité. Les manifestants ont, en effet, défilé en groupes distincts, espacés, et se sont trouvés effilochés, en raisons de points et d’heures de départ différents. La veille, nombreux sont ceux qui s’interrogeaient sur leur participation : dire «non au terrorisme», bien sûr, mais pas derrière des ministres ou des parlementaires, «responsables par leur laxisme» d’une situation sociale explosive. Un militant des droits de l’Homme, qui ne défilait pas hier, s’explique : «Il faut aussi dire non au terrorisme d’Etat, à celui qui ne fait que quelques restaurations de façade, alors que nous avons besoin d’un changement profond, au plan politique, mais aussi social et économique». Des propos bruts, que le politologue Abdelhay Moudden nuance dans l’hebdomadaire Tel Quel de cette semaine. «Les quartiers d’où proviennent les accusés mettent le doigt sur la dichotomie pauvres/riches. Nous sommes face à une nouvelle forme, violente, de lutte des classes». Un aspect qui ne permet pas de «tout comprendre» en raison, en particulier, du choix des juifs marocains pour cibles, selon Abdelhay Moudden, mais qui révèle «le côté effrayant du pays, un fossé énorme entre deux sociétés, face auquel l’Etat du Maroc n’a pas présenté de signaux satisfaisants». Le sentiment d’une responsabilité diffuse du gouvernement a donc, sans doute, empêché nombre de citoyens de venir marcher à Casablanca, en dépit des incitations directes à venir manifester, en dépit également des transports organisés depuis les autres villes du Maroc. Sans compter que la peur de nouveaux attentats, est encore présente, malgré les dispositifs sécuritaires annoncés.

Le discours sécuritaire a d’ailleurs brutalement mis tous les islamistes au même rang, ce qui est nouveau, si bien que les islamistes du PJD (Parti de la Justice et du Développement) entrés en nombre et par les urnes au parlement en septembre dernier, ont renoncé à manifester, tandis que ceux de l’organisation «Justice et Bienfaisance», «tolérée», mais interdite dans le paysage partisan, s’est vu interdire l’accès à la manifestation d’hier. Une «diabolisation» qui risque de radicaliser sérieusement les militants islamistes de tout poil.

Ces tensions politiques, exacerbées par les attentats de Casablanca, ont, pour l’instant, mis à nu une immense détresse sociale et le désespoir d’une jeunesse qui s’est approprié le modèle kamikaze, ne pourront disparaître sans amélioration économique. D’autant plus que l’on découvre que les terroristes ne sont pas les derniers des analphabètes, la plupart ont fait un minimum d’études, l’un était instituteur, un autre avait abandonné la faculté en deuxième année de sciences économiques, pour devenir chômeur et se mettre à fréquenter la mosquée. Les bonnes récoltes prévues cette année, en raison des pluies, risquent de ne pas atténuer les menaces qui planent aujourd’hui sur une économie qui tarde à décoller. La deuxième part du PIB est en effet fournie par les MRE (Marocains Résidents à l’Etranger) et la troisième par le tourisme. Des MRE de Paris ont déjà exprimé leurs craintes en ce qui concerne le tour de vis sécuritaire qui s’amorce, on peut donc envisager qu’ils aillent s’amuser ailleurs cet été, quant aux touristes, on sait, après Djerba ou Bali, combien ils sont sensibles à la question terroriste.



par Isabelle  Broz

Article publié le 26/05/2003