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Iran

Hostilité américaine persistante

Un peu plus d’un mois après la victoire américaine en Irak, Washington semble décidé à accroître la pression sur l’Iran, «pays de l’axe du mal» accusé de s’immiscer dans les affaires intérieures irakiennes, de soutenir le terrorisme international, notamment en hébergeant des membres d’Al-Qaïda, et enfin d’utiliser son programme nucléaire civil pour fabriquer l’arme atomique.
De notre correspondant à Téhéran.

Ces dernières semaines pourtant, on avait cru à un certain dégel dans les relations entre les deux pays, interrompues depuis 1980 après la prise en otages des diplomates américains à Téhéran par des étudiants islamistes. En effet, pour la première fois, des responsables des deux pays ont reconnu officiellement mener des discussions à Genève à propos de l’Afghanistan, mais aussi de la situation en Irak ou encore Al-Qaïda et les Moudjahidine du peuple, principal groupe armé iranien basé en Irak et considéré par les Etats-Unis et l’Union Européenne (UE) comme un groupe terroriste.

«Les messages échangés entre les deux parties n'ont pas seulement été fructueux et positifs, ils ont aussi contribué à surmonter le scepticisme», aurait dit le chef de la diplomatie iranienne devant le parlement et dont les propos ont été rapportés par une députée. Selon Kamal Kharazi, «le problème des relations bilatérales n'a pas été soulevé et, tant que les conditions d'une reprise des relations ne seront pas réunies, la position de l'Iran restera la même. Dans les circonstances présentes, l'Iran n'a pas besoin de relations avec les Etats-Unis».

Les contacts entre les diplomates des deux pays se sont multipliés à Genève, en marge du groupe 6+2 (qui réunit les six voisins de l’Afghanistan plus les Etats-Unis et la Russie), mais selon le quotidien américain New York Times, les Etats-Unis ont décidé d’interrompre ces contacts parce qu’ils estiment que les Iraniens ont laissé des membres du réseau Al-Qaïda préparer et diriger les récents attentats de Ryad à partir de l'Iran.

«Nous avons fait savoir clairement à Téhéran que nous pensons que des responsables d'Al-Qaïda se trouvent en Iran et que l'Iran doit assumer ses responsabilités internationales» pour agir contre ce réseau, a déclaré le porte-parole du département d’Etat américain, Richard Boucher. Ce dernier a ajouté que «Washington demande à l’Iran de refuser d'abriter toute personne qui prépare, soutient ou commet des actes terroristes, et de prendre des mesures pour empêcher que des actes terroristes soient commis en échangeant des informations avec les autres pays».

Le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld a surenchéri a affirmant une nouvelle fois que de hauts responsables d'Al-Qaïda étaient actifs en Iran. «D’un point de vue purement factuel, il ne fait aucun doute qu'il y a eu et qu'il y a aujourd'hui des dirigeants d'Al-Qaïda de haut rang en Iran, et ils sont actifs», a affirmé Donald Rumsfeld. Selon la presse, les Américains ont en effet intercepté des communications suggérant fortement l'implication d'une petite cellule d'agents d'Al-Qaïda opérant d'Iran, parmi lesquels l'un des fils d'Oussama ben Laden, Saïf ben Laden. «Les Etats-Unis eux-mêmes savent très bien que nous combattons avec force toute forme de présence d'Al-Qaïda dans notre pays», a répondu le porte-parole du gouvernement Abdollah Ramezanzadeh. Pour preuve, les Iraniens affirment avoir expulsé depuis l'automne 2001 quelque 500 suspects de liens avec Al-Qaïda, dont bon nombre «vers les pays occidentaux».

Une bombe atomique iranienne ?

Les Etats-Unis reprochent à l’Iran d’aider les groupes islamistes extrémistes palestiniens qui s’opposent au processus de paix au Proche-Orient et en particulier à la «feuille de route». Ils dénoncent aussi l’ingérence iranienne dans les affaires intérieures de l’Irak. En effet, les dirigeants iraniens dénoncent régulièrement «l’occupation américaine» et soutiennent les mouvements chiites hostiles à la présence des Etats-Unis en Irak. Dans ces conditions, le désarmement des Moudjahidine du peuple, principal groupe de l’opposition armée iranienne basé en Irak, par les forces américaines s’expliquerait plutôt par le souci des Américains de neutraliser un mouvement qui a longtemps collaboré avec Saddam Hussein, même si aujourd’hui ce désarmement ne peut que satisfaire les Iraniens.

En tout cas, les sujets de discordes entre Téhéran et Washington ne cessent de croître. Ainsi, le 14 mai dernier déjà, Condoleezza Rice, la conseillère américaine pour la sécurité nationale, a lancé de nouvelles mises en garde à l'Iran qui, a-t-elle affirmé, «continue à avoir un comportement qui est très troublant et opposé aux intérêts américains». En parlant du programme nucléaire civil iranien, elle avait affirmé que selon les Etats-Unis «cela cache un programme militaire. Nous en avons de nombreuses preuves». D’ailleurs, le président américain George W. Bush a récemment affirmé que le programme nucléaire iranien était inquiétant et représentait une menace. Le président américain avait alors précisé qu’il attendait la publication du rapport du chef de l'Agence internationale à l'énergie atomique (AIEA), Mohammed el-Baradeï, sur le programme nucléaire civil iranien pour se prononcer. Les Etats-Unis accusent l’Iran d’utiliser la centrale nucléaire du Bouchehr actuellement en construction dans le sud de l’Iran mais aussi d’autres installations nucléaires pour fabriquer la bombe atomique.

Les installations de Natanz et d’Arak sont particulièrement visées par les Américains. En effet, le président Khatami a récemment révélé que l’Iran avait développé un programme pour la fabrication du combustible nucléaire nécessaire à ses futures centrales. Pour Washington, ces installations, en particulier celles de Natanz, dotées de centrifugeuses, permettront à l’Iran de fabriquer la bombe atomique. Selon des diplomates occidentaux basés à Téhéran, la question du programme nucléaire iranien mais aussi son programme balistique deviendront «problématiques» dans un avenir pas très éloigné à la fois pour les Américains et les Européens, qui partagent le même point de vue.

D’autres signes montrent que les Américains sont décidés à accentuer la pression sur l’Iran. Ainsi, l’administration Bush a décidé d’appliquer à la lettre les sanctions économiques contre l’Iran. De nombreuses sociétés européennes et asiatiques ont été approchées par les Américaines pour cesser toute relation avec Téhéran. L’exemple le plus révélateur est sans aucun doute le contrat pour l’achat de quatre Airbus signé par le président Khatami lors de sa visite en 1999 à Paris. Ces Airbus ne peuvent être livrés à Téhéran car leurs moteurs sont en partie américains. D’autres exemples existent également. Ainsi le constructeur automobile sud-coréen Daewoo a annoncé qu’il cessait sa collaboration avec l’Iran. La société a été rachetée par les Américains.

Autre signe des pressions croissantes de Washington, les responsables américains ont annoncé qu’ils allaient créer une radio et une télévision en langue persane pour soutenir la démocratie et la liberté en Iran. Radio Farda (Radio de demain) lancée par Washington récemment émet déjà 24H/24H. Les dirigeants iraniens ont bien senti la menace. Après avoir parlé de «neutralité active» durant la guerre contre l’Irak, ils parlent désormais de politique de confrontation dissuasive. «L'Iran mène une politique de confrontation dissuasive pour contrer les menaces et la stratégie de la Maison Blanche visant à nous forcer à des concessions», a déclaré mi-mai le ministre de la Défense Ali Chamkhani. Selon lui, «d’un côté, les Etats-Unis accusent et mettent sous pression les organisations internationales pour faire condamner l'Iran, de l'autre ils essaient de former un front commun de tous les opposants à la République islamique (avec pour objectif) d'installer (à Téhéran) un pouvoir qui ne soit pas hostile au régime sioniste».



par Siavosh  Ghazi

Article publié le 23/05/2003