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Somalie

«En Amérique, je construirai des maisons»

D'ici quelques jours, les premiers des quelque 12 000 Somaliens d’origine bantoue partiront aux Etats-Unis. Ils font partie d’un programme particulier de réinstallation, mené conjointement par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, l’Organisation internationale des migrations et le gouvernement américain. Pour eux, c’est un long voyage, dans l’espace et le temps, qui commence.
De notre envoyée spéciale

«Je sais cuisiner et construire des maisons… Je peux faire beaucoup de choses aux Etats-Unis». C’est dit sans faillir, sans battre des paupières. Une certitude pour cette Somalienne de cinquante ans, originaire des plaines fertiles de la vallée de la rivière Juba, dans le sud somalien. Dans son village, elle cuisinait et elle construisait des huttes, et ce savoir-faire précieux, elle le mettra au service de son nouveau pays : l’Amérique. Ils sont 12 000 réfugiés comme elle, abandonnés depuis plus de dix ans dans les camps kenyans. Ils ne retourneront pas en Somalie. Ils y ont tout perdu. Ils iront de l’autre côté de l’Atlantique, dans un monde qu’ils n’ont jamais imaginé, grâce à l’Organisation internationale des migrations (OIM), le Haut-Commissariat aux Réfugiés (UNHCR) et le gouvernement américain.

«Ces gens étaient méprisés, exclus de la société des familles et des clans somaliens, parce qu’ils sont des descendants d’esclaves», explique Sacha Chanof, responsable des cours d’orientation culturelle de l’OIM. Il y a deux cents ans, les trafiquants arabes et européens embarquaient leur cargaison d’esclaves de Sofala (Mozambique), de Kilwa et de Tanga (Tanzanie), à destination des pays du Golfe Persique. En bons commerçants, ils déchargeaient les boutres avant la fin du voyage et revendaient les hommes, les femmes et les enfants dans les ports d’escale. Ce fût le cas en Somalie. Affectés d’abord aux troupeaux, aux travaux domestiques, ces esclaves furent par la suite employés par les propriétaires terriens, assignés dans des villages de huttes, au milieu des plantations. La colonisation italienne les libéra de leur servitude, mais elle instaura le travail forcé.

L’indépendance en 1960 modifia peu leur condition. Certains déménagèrent en ville, et se mêlèrent à la société citadine, sans jamais totalement s’intégrer, puisque nés, en-dehors du système des clans et des familles. La majorité resta à la campagne.

Le nouveau gouvernement ne fit aucun effort particulier pour améliorer la condition de ces fermiers, dispersés dans des petits villages, le long de la rivière Juba. Ils restèrent en-dehors du circuit des écoles, des hôpitaux et des dispensaires. Lorsque la guerre entre les clans éclata en 1991, la famine qui s’ensuivit les transforma en cibles de choix pour les miliciens : massacres, viols, pillages, destructions chassèrent ces paysans sans protection de leurs terres. Ils se réfugièrent au Kenya. Les persécutions et les violences continuèrent jusque dans les camps où vivaient les autres Somaliens.

«Pilote, infirmier… ou alcoolique»

En 2002, après que les organisations internationales eurent tenté de négocier une réinstallation en Tanzanie, puis au Mozambique, un groupe de 12 000 Somaliens identifiés comme Mushunguli, sont transférés du camp de Dadaab, à l’Est du Kenya à celui de Kakuma à l’Ouest. En effet, la situation s’est brutalement dégradée: en 1999, dans le cadre du programme de protection des populations vulnérables, les Etats-Unis leur ont offert une réinstallation en Amérique. Une décision qui a ravivé jalousies et antagonismes.

«Education… éducation». Le mot passe de bouche en bouche. Du plus jeune au plus âgé des Mushunguli. Après le camp de réfugiés de Dadaab qui a été, pour certains, leur premier lieu de découverte de l’école, l’Amérique c’est avant tout la promesse d’apprendre : au collège ou dans la vie active. «Ils seront pilote, infirmier, professeur, … alcoolique», énumère en riant une jeune veuve avec huit enfants, prête pour la conquête du Nouveau Monde. «Tout peut arriver!».

De mois en mois, les institutions se relaient pour organiser le grand voyage des fermiers Mushunguli. Le Joint Volontary Service, l’une des dix agences spécialisées américaines, effectue les premiers entretiens et préparent les dossiers. Ils sont ensuite examinés par les agents de l’immigration. Les fausses déclarations sont sanctionnées par le rejet pur et simple de la candidature de toute la famille. C’est le moyen qu’ont trouvé les inspecteurs pour décourager les velléités des Somaliens non Mushunguli à monnayer des adoptions de dernière minute.

Après la sélection, l’Organisation internationale des migrations effectue les examens médicaux et dispense des cours d’orientation culturelle. «Les Mushunguli n’ont jamais vu de cuisine, de salle de bains et de toilettes de leur vie», raconte Sacha Chanoff. «En Somalie, ils se nourrissaient de ce qu’ils plantaient, puis dans les camps, depuis dix ans, ils mangent les rations distribuées par le Programme alimentaire mondial. Nous allons leur apprendre à trouver le chemin des supermarchés et à distinguer les bouteilles de ketchup des boites de conserve ou des yaourts!». Pour atteindre ce but, l’OIM ne lésine pas sur les moyens et a reconstruit un appartement typiquement américain. Des cours de cuisine sont également dispensés.

Ecouter également:

Sylvain Biville évoque le destin peu commun de
ces 12 000 Bantous somaliens (Afrique matin, 21 mai 2003, 1'30").



par Marion  Urban

Article publié le 21/05/2003