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Irak

Les hôpitaux sous influence

Dans les enjeux de l’après-Saddam, les hôpitaux sont devenus le théâtre des rivalités entre groupes politico-religieux. Profitant de la disparition de l'État, les chiites ont avancé leurs pions dans les établissements hospitaliers. Devant cette avancée, les sunnites ont réagi par le biais de pays arabes et islamique comme les Emirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite ou encore la Turquie.
«Les pilleurs sont venus dévaliser l’hôpital Al-Wasiti dans le centre de Bagdad juste après la chute du régime de Saddam Hussein. Le lendemain, les mêmes hommes sont revenus accompagnés de plusieurs cheikhs chiites. Ils arboraient des badges du Comité populaire religieux pour la protection des biens irakiens et rapportaient équipements médicaux et médicaments dérobés la veille. Ce groupe de militants chiites encadrés par des religieux de Najaf ont alors pris en charge l’hôpital en payant les salaires du personnel médical et en assurant la sécurité de l’établissement

Ce témoignage de Kasra Mofarah de l’ONG Aide médicale internationale (AMI) est une illustration des luttes d’influence que se livrent les groupes politico-religieux pour prendre le contrôle des hôpitaux de Bagdad et de sa banlieue, notamment à Sadr City (ex-Saddam City). L’effondrement du secteur de la santé a en effet été l’occasion rêvée pour les chiites d’imposer leur loi dans un secteur sensible qui donne accès à toutes les couches de la population. «L’hôpital constitue un point d’appui social pour légitimer une présence politique», analyse Kasra Mofarah.

Arrières-pensées politiques

Devant cet entrisme forcené, les sunnites n’ont pas tardé à réagir. La Turquie, la Jordanie, l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis ont rapidement cherché à contrebalancer l’influence des chiites. Ces pays ont pris en charge ou réhabilités des hôpitaux dans Bagdad et en province. Sur la route de l’aéroport, l’Arabie Saoudite a établi un hôpital de campagne où une cinquantaine de médecins saoudiens officient. Une ONG soudanaise (Islamic Relief Agency) a pris en charge des orphelins et des enfants des rues dans des centres sociaux à Bagdad, Kerbala et Diwaniyah.

Dans le centre-ville de Bagdad, l’hôpital Olympic a été rebaptisé en hôpital Cheikh Zayed, du nom du leader des Émirats Arabes Unis. L’établissement appartenait à Oudaï, le fils aîné de Saddam Hussein et avait été complètement pillé après la guerre. Aujourd’hui, les travaux de réhabilitation sont bien engagés et les ouvriers travaillent même le vendredi, jour de repos et de prière pour les musulmans. Une aile du bâtiment a commencé à accueillir les patients. «Plus de 1 000 par jour», explique Marwan Abdallah, un jeune ingénieur de l’armée émirati qui supervise la réhabilitation de l’établissement.

«Ici, les consultations sont gratuites ainsi que les médicaments», poursuit-il. Une centaine de médecins des Émirats travaillent dans l’hôpital aux côtés de leurs collègues irakiens qui ont retrouvé leurs postes et leurs salaires versés par le budget émirien. Le matériel médical le plus récent est en cours d’installation. Par peur des pilleurs qui sévissent encore, la sécurité de l’établissement est assuré par des policiers émiratis et des Irakiens. Pour ce projet, Cheikh Zayed a déboursé 200 000 dollars jusqu’à maintenant.

«Nous partirons lorsque les travaux de réfection seront achevés et que l’hôpital fonctionnera de nouveau normalement, affirme Marwan Abdallah. Nous le remettrons ensuite au ministère irakien de la Santé à la condition que les soins et les médicaments continuent d’être gratuits, car c’est un don du peuple émirien au peuple irakien.» A Bagdad, les Émirats financent aussi d’autres institutions sociales comme un orphelinat et une maison de retraite pour personnes âgées.

Toutes ces initiatives humanitaires dans le domaine de la santé ne sont pas exemptes d’arrière-pensées politiques. Dans cet après-Saddam si chaotique et incertain, tout est bon pour se constituer une clientèle. Débordés par l’ampleur du chantier de la reconstruction et les problèmes sécuritaires, les Américains n’ont pu empêcher cette politisation du secteur hospitalier et n’ont pas pu encore déloger les miliciens chiites des hôpitaux.



par Christian  Chesnot

Article publié le 14/06/2003