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Italie

«Sua Emittenza», président de l'UE

Personnage à la réputation sulfureuse, le président du Conseil italien Silvio Berlusconi ne cesse de susciter la polémique. Le parcours controversé de cet homme d’affaires milliardaire inquiète ses partenaires européens au moment où il accède à la présidence de l'Union.
«Je suis le meilleur au monde, seul Bill Gates peut me porter ombrage». Tel est le discours que le président du Conseil italien Silvio Berlusconi tient sur lui-même. Fort de son empire qui va de la télévision à la banque en passant par le football, l’homme d’affaires au sourire éclatant et aux cheveux gominés est l’un des plus puissants personnages de la Botte. Son holding familial, qui lui vaut le surnom de «Sua Emittenza» (jeu de mots en italien entre éminence et émetteur), contrôle, entre autres, trois grandes chaînes de télévision privées, soit 45% de parts d’audience. Avec une fortune évaluée à environ 18,3 milliards d’euros, le chef du gouvernement est l’homme le plus riche d’Italie, le troisième d’Europe. Son point faible : les affaires judiciaires. Mais l’entrepreneur est rusé et est jusqu’alors toujours passé au travers des mailles du filet.

Silvio Berlusconi, né en 1936 dans une modeste famille milanaise, a très tôt le sens des affaires : collégien, il rédige les devoirs de ses camarades contre des espèces sonnantes et trébuchantes. Puis l’homme d’affaires se révèle peu à peu. A vingt-trois ans, il crée une entreprise de construction et devient le premier opérateur italien. Il étend ensuite ses activités aux domaines de la télévision, de la publicité, des services financiers et de l’édition. A partir d’une petite chaîne de télé-achat, Berlusconi se construit en dix ans un véritable empire, la Fininvest, aujourd’hui deuxième groupe de communication d’Europe.

Déjà à cette époque, Berlusconi a un pied dans le milieu politique : il doit en effet la prospérité de la Fininvest à la complicité du PSI (Partito Socialista Italiano) de Bettino Craxi. En échange, l’entrepreneur soutient le leader socialiste en alimentant les caisses du PSI.

Paradoxalement, c’est grâce à une vaste opération anti-corruption que Silvio Berlusconi peut entamer une carrière politique. L’opération «Mani Pulite» (Mains propres) est lancée en 1992 et en quelques mois, les scandales discréditent une partie de l’élite politique, créant un vide que Berlusconi va s’empresser de remplir. Le défenseur de la libre expansion des affaires sans règles ni lois sent déjà les prémices de la tourmente judiciaire qui l’attend. En 1992, la justice enquête sur son groupe qui d’ailleurs commence à crouler sous les dettes. Dès lors, s’emparer du pouvoir politique constitue la seule issue pour Berlusconi.

Faire de la politique comme on fait du marketing

L’homme d’affaires fonde donc son parti Forza Italia (Allez l’Italie). Sa stratégie : faire de la politique comme on fait du marketing. Il remporte les législatives de 1994 mais dès son arrivée au pouvoir, le nouveau président du Conseil déchaîne les critiques : sa position d’homme d’affaires apparaît incompatible avec sa fonction politique. Pour désamorcer la crise, il annonce son départ de la présidence de la Fininvest. Mais resté propriétaire du groupe, le chef du gouvernement en profite pour donner un coup de pouce à ses entreprises qui redeviennent florissantes.

Finalement privé de majorité parlementaire, son premier gouvernement ne dure que sept mois. Mais dès 2001, il retrouve sa place de président du Conseil à coup de propagande. Cet homme à l’ego surdimensionné n’hésite pas à envoyer sa biographie à 12 millions d’électeurs. Coût total : 22 millions d’euros. «Il Big» concentre désormais les pouvoirs économique, médiatique et politique. Viendra-t-il à bout du pouvoir judiciaire ?

Les années 90 sont ponctuées par les nombreuses procédures judiciaires dont «Sua Emittenza» fait l’objet. Il est condamné à plusieurs reprises pour falsification de bilan, corruption, financement illicite, etc. A chaque fois, Berlusconi parvient à se soustraire à la sanction. La position de l’homme politique permet de réduire la menace judiciaire qui pèse sur l’homme d’affaires. En 2001, par exemple, il fait voter une réforme qui adoucit le délit de faux bilan et lui permet ainsi d’obtenir une prescription dans trois procès.

A présent, c’est un autre tour de force que le chef du gouvernement italien vient de réussir avec l’adoption de la loi d’immunité à quelques jours du début de la présidence italienne de l’UE. Berlusconi se trouve dispensé de s’expliquer sur certaines affaires. L’Italie est ainsi préservée de l’embarras d’une affaire judiciaire pendant son tour de présidence semestrielle de l’Union. Pour autant, Silvio Berlusconi n’en inquiète pas moins les capitales européennes. On se souvient de ses propos ambigus tenus peu après les attentats du 11 septembre 2001 à Berlin, où il avait exalté la supériorité de l’Occident sur l’islam : «On ne peut pas mettre sur le même plan toutes les civilisations. Il faut être conscients de notre suprématie, de la supériorité de la civilisation occidentale», avait-il déclaré, provoquant un certain émoi aussi bien en Europe que dans les pays musulmans.

En mars dernier, lors de l'intervention américaine en Irak, qui avait profondément divisé les Européens, Berlusconi s'était affirmé en farouche partisan de la guerre. Ses positions, très tranchées, inquiètent donc les chancelleries quant à sa capacité à synthétiser les points de vue des Quinze, à la veille d’un élargissement historique de l’Union à 25 membres. «La crainte qu’on peut avoir, c’est que Berlusconi prenne des initiatives intempestives qui mettent toute l’Europe dans l’embarras», assure un diplomate européen.



par Muriel  Le Dieu

Article publié le 29/06/2003